La Flammme d’une chandelle. Transcription des parties où Bachelard évoque Henri Bosco

 Aller à la bibliographie des livres de Henri BOSCO  .


BACHELARD Gaston. La Flammme d’une chandelle. ( partie du site non officiel www.henri-bosco.com )
P, Presses Universitaires de France 1961, in-12 (19,2 x 12,6 cm) de 112 (4) pp.
Dernier livre publié du vivant de Bachelard, décédé l’année suivante; la page de dédicace porte, imprimé “à Henri Bosco”.
Tous les amateurs de Bosco connaissent l’amitié qui liait les deux hommes ( leur correspondance est disponible : Cahiers Henri Bosco n°47/48 )


Avant-propos :
    Dans ce petit livre… nous voudrions dire quel renouvellement de la rêverie reçoit un rêveur dans la contemplation d’une flamme solitaire.

Transcription des parties où Bachelard évoque Henri Bosco

p.16 et 17 :
    J’ai trouvé un grand secours de rêverie dans l’œuvre d’un maître qui connait les songes de la mémoire. Dans bien des romans d’Henri Bosco, la lampe est, dans toute l’acceptation du terme, un personnage. La lampe a un rôle psychologique en rapport avec la psychologie de la maison, avec la psychologie des êtres de la famille. Quand un grand absent fait le vide dans une demeure, une lampe de Bosco, venant de je ne sais quel passé de Bosco, maintient une présence, attend, avec une patience de lampe, l’exilé. La lampe de Bosco maintient en vie tous les souvenirs de la vie familiale, tous les souvenirs d’une enfance, les souvenirs de toute enfance.

 p. 91 à 96 :
    Dans des pages où il nous dit des souvenirs d’enfance, Henri Bosco redonne à la lampe sa dignité d’autrefois. De cette lampe fidèle à notre être solitaire n’écrit-il pas :

On a vite fait de s’apercevoir, non sans émotion, qu’elle est quelqu’un. De jour, on croyait qu’elle était seulement quelque chose, une utilité. Mais que le jour faiblisse, qu’errant dans une maison solitaire, envahie par cette pénombre qui permet seulement de circuler en tâtonnant le long des murs, alors la lampe qu’on recherche, qu’on ne trouve plus, puisque l’on découvre où l’on avait oublié qu’elle fût, cette lampe atteinte et saisie, même avant qu’on l’ait allumée, vous rassure et vous offre une présence douce. Elle vous apaise, elle pense à vous… (Un Oubli moins profond - Gallimard p. 316).
    Une telle page trouvera peu d’écho chez les phénoménologues qui définissent l’être des objets par leur
ustensilité. Ils ont créé ce mot barbare pour arrêter d’un coup les séductions qui nous viennent des choses. L’ustensilité est pour eux un savoir si net qu’elle n’a pas besoin de la rêverie des souvenirs. Mais les souvenirs approfondissent la compagnie que nous avons avec les bons objets, les objets fidèles. Chaque soir, à l’heure dite, la lampe fait pour nous sa bonne action. Ces renversements sentimentaux entre le bon objet et le bon rêveur peuvent aisément recevoir la critique du psychologue cristallisé dans l’âge adulte.
Pour lui, ce ne sont là que des séquelles des âges enfantins. Mais, sous la plume d’un poète, le sens poétique se remet à vibrer. L’écrivain sait qu’il sera lu par les âmes sensibilisées aux réalités poétiques premières. La page de Bosco continue :
Regardez-la bien quand vous l’allumez, et dites-moi si, secrètement, ce n’est pas elle qui s’allume, sous nos yeux distraits. Peut-être vous étonnerais-je si je vous affirmais qu’elle reçoit bien moins que le feu qu’on lui apporte qu’elle ne nous offre sa flamme. Le feu vient du dehors. Et ce feu n’est qu’une occasion, un prétexte commode dont profite la lampe close pour dégager de la lumière. Elle est. Je la sens comme une créature.
    Le mot créature décide de tout. Le rêveur sait que cette créature crée la lumière. C’est une créature créante. Il suffit de lui donner un mérite, il suffit de se souvenir qu’elle est une bonne lampe et la voici vivante. Elle vit dans le souvenir de la paix d’autrefois. Le rêveur se souvient de la bonne lampe qui s’allumait si bien. Le verbe réfléchit : s’allumait, renforce la valeur de sujet de la créature qui donne la lumière. Les mots, et leurs tendres flexions, nous aident à bien rêver. Donnez des qualités aux choses, donnez, du fond du cœur, leur juste puissance aux êtres agissants, et l’univers resplendit. Une bonne lampe, une bonne mèche, de bonne huile et voilà une lumière qui réjouit le cœur de l’homme. Qui aime la belle flamme, aime la bonne huile. Il suit la pente de toute les rêveries cosmogoniques dans lesquelles chaque objet du monde est un germe du monde.  Pour un Novalis, l’huile est la matière même de la lumière, la belle huile jaune est de la lumière  condensée, une lumière condensée qui veut se dilater. L’homme, d’une flamme légère, vient libérer des forces de la lumière emprisonnées dans la matière.
    Sans doute, nous ne rêvons plus aussi loin. Mais on a rêvé comme ça. On a rêvé de la lampe qui donne une vie lumineuse à une matière obscure. Comment aussi un rêveur de mots ne serait-il pas ému quand l’étymologie lui enseigne que le pétrole est de l’huile pétrifiée ? Des profondeurs de la terre, la lampe fait monter la lumière. Plus vieille est la substance qu’elle travaille, plus sûrement la lampe est rêvée dans son statut des créature créante.
    Mais ces rêveries sur les cosmogonies de la lumière ne sont plus de notre temps. Nous ne les invoquons ici que pour signaler l’onirisme inconnu, l’onirisme perdu, l’onirisme qui, tout au plus, est devenu matière d’histoire, savoir de vieux savoir.
    Nous voulons donc mener nos songes en suivant l’inspiration d’un grand songeur. En suivant Bosco, nous pouvons découvrir la profondeur des rêveries d’une enfance maintenue en ses songes. Nous entrons avec Bosco dans le labyrinthe où se croisent les souvenirs et les songes. Une enfance, prise en ses songes, est insondable. On la déforme toujours un peu en faisant un récit. On la déforme parfois en rêvant plus, parfois en rêvant moins. Henri Bosco, quand il tente de nous transmettre les sentiments qui l’attache à la lampe, est sensibilisé par ces ondulations des souvenirs et des songes. Une double ontologie est alors nécessaire pour nous dire ce qu’est à la fois l’être de la lampe et l’être du rêveur de la fidélité des premières lumières. Nous touchons aux racines du sentiment poétique pour un objet chargé de souvenirs. Bosco écrit :

… Sentiment qui me vient de cette enfance dont je paraphrase un peu lourdement, je le crois, les solitudes.(Un Oubli moins profond - Gallimard p. 317).

    On ne s’étonnera pas qu’après une telle compagnie de l’enfant et de la lampe, la lampe soit, dans toute l’œuvre de Bosco, un véritable personnage qui a un rôle effectif dans le récit d’une vie. Dans de nombreux romans de Bosco, des lampes familiales, des lampes intimes, viennent marquer l’humanité d’une maison, la durée d’une famille. Souvent une vieille servante tient en sa garde la lampe des ancêtres. Une vieille servante qui soigne un jeune maître, en vénérant les objets familiers, prolonge, pour le maître qu’elle a connu enfant, la paix d’une enfance. Elle sait trouver, pour chaque grand événement de la vie domestique, la juste lampe. Telle la vieille Sidonie qui, connaissant la dignité hiérarchique des luminaires, allume, pour une grande attente, toutes les chandelles du candélabre d’argent.
    Aux heures graves, une lampe rustique accents, par sa simplicité, le drame naturel de la vie et de la mort. Dans une sombre veillée, alors que peut-être son bon serviteur est mort, le héros du songe qu’est le personnage central du roman de Bosco, Malicroix, trouve un secours moral dans la lampe :

Car j’avais besoin de secours et, je ne sais pourquoi, j’en cherchai dans le feu de cette petite lampe. Elle m’éclairait pauvrement, n’étant qu’une lampe banale qui, mal mouchée, par moments brasillait et menaçait de s’éteindre. Pourtant elle était là et elle vivait. Même aux moments que faiblissait sa mince flamme, elle gardait une clarté religieusement calme. C’était un être doux et amical, qui me communiquait, dans ma détresse, l’onde modeste de sa vie de lampe. Car son globe de verre, seulement un peu d’huile l’alimentait. Huile onctueuses qui montait à la lampe, et la flamme la dissolvait dans sa lumière. Mais la lumière où allait-elle ? (Malicroix, p. 232)
        Oui, la lumière d’un regard, où va-t-elle quand la mort met son doigt froid sur les yeux d’un mourant ?

p. 99 à 105
    Nous accumulerions aisément une grand quantité d’images qui disent d’un trait la valeur humaine des lampes. Elles ont, ces images, quand elles sont bonnes, un privilège de simplicité. Il semble que l’évocation d’une lampe soit assurée d’une résonance dans l’âme d’un lecteur qui aime se souvenir. Un halo poétique entoure la lumière de la lampe dans le clair-obscur de songes qui raniment le passé.
    Mais plutôt que de disperser notre démonstration de la valeur psychologique de la lampe sur des exemples multipliés, nous préférons évoquer un récit, un des plus beaux d’Henri Bosco, où la lampe est le premier mystère d’un roman psychologiquement mystérieux. Ce roman a pour titre Hyacinthe. On y retrouve, devenue femme, l’être que tous les lecteur de Bosco ont connu enfant dans les deux récits : Le Jardin d’Hyacinthe et L’Ane culotte. Vivant d’un roman à un autre, les personnages des romans de Bosco sont ainsi les compagnons oniriques de sa vie de créateur. Pour dire toute notre pensée, nous ajouterions : la lampe est, elle aussi, dans l’œuvre de Bosco, un compagnon onirique.
    Quelle grande tâche ce serait pour un psychologue de dégager, malgré le tohu-bohu des rêves et des cauchemars, la personnalité de cet être intime, de cet être double qui
nous ressemble comme un frère ! Nous connaîtrions alors l’unité d’être de nos songes. Nous serions vraiment le rêveur de nous-mêmes. Nous comprendrions oniriquement les autres quand nous connaîtrions l’unité d’être de leur être rêveur.
Mais voyons d’un peu près la lampe de Bosco dans le récit : Hyacinthe.

    La lampe est l’Être de la première page. A peine six lignes ont-elles été écrites pour dire que le narrateur du livre s’est installé sur un plateau désert, dans une maison déserte, en un jardin vide, bordé d’un mur - que la lampe intervient, la lampe d’un autre, une lampe lointaine, une lampe inattendue. En première lecture, on ne devine pas, sous les mots d’une extrême simplicité, le drame des solitudes qui est donné, en son germe, par ces quelques lignes :
C’est dans ce mur, percé d’une fenêtre étroite, que tout à coup, dès le soir de mon arrivée, s’alluma la lampe. J’en fus contrarié.
J’attendis sur la route. J’avais espoir qu’on allait tirer les contrevents. Mais personne ne les tira. La lampe brillait encore quand je me décidais à rentrer. Depuis lors, chaque soir, je l’avais vie qui s’allumait, dès les premières ombres.
Quelquefois, très tard dans la nuit, je sortais sur le chemin. Je voulais savoir si elle brûlait encore. Elle était là. On ne l’éteignait qu’au petit jour.
    Sans aller plus loin, pour nous rêveur de lampe, un problème est posé : le problème de la lampe d’un autre. Les phénoménologues de la connaissance d’autrui n’ont pas traité un tel problème. Ils ne savez pas qu’une lampe lointaine est le signe de quelqu’un.
    Pour un rêveur de lampe, il y a deux sortes de lampe d’un autre. La lampe de l’autre du matin, la lampe de l’autre du soir, la lampe du Premier levé et la lampe du Dernier couché. Bosco a doublé le problème en faisant face à la lampe qui brille toute la nuit. Quelle est cette la lampe d’un autre, quelle est cet autre à la lampe singulière ? Tout le roman d’Hyacinthe répond à ces questions.
    Mais ce sont dans les impressions premières que nous devons séjourner pour nous instruire en la phénoménologie de la solitude. La première page de Bosco est alors d’une sensibilité extrême. L’être qui venait sur le plateau désert chercher la solitude est troublé par une lampe qui brille à cinq cents mètres de sa demeure. La lampe d’un autre dérange le repos pris près de sa propre lampe. Il y a ainsi une rivalité de solitudes. On voudrait être seul à être seul, seul à avoir une lampe significative de solitude. Si la lampe solitaire d’en face éclairait des travaux domestiques, si elle n’était qu’un ustensile, le rêveur de la lampe méditante qu’est Bosco n’en recevrait nul défi, nulle souffrance. Mais deux lampes de philosophe dans un même village, c’est trop, c’est une de trop.
    Le cogito d’un rêveur crée son propre cosmos, un cosmos singulier, un cosmos bien à lui. Sa rêverie est dérangée, son cosmos est troublé si le rêveur a la certitude que la rêverie d’un autre oppose un monde à son propre monde.
    Alors une psychologie des hostilités intimes se développe bientôt dans les premières pages d’Hyacinthe. Cette lampe lointaine n’est sans doute pas
repliéesur elle-même. C’est une lampe  qui attend. Elle veille si continûment qu’elle surveille. Le plateau où le solitaire Bosco cherchait la solitude est donc un espace surveillé. La lampe attend et surveille. Elle surveille, donc elle est malveillante. Tout un échafaudage d’hostilités naît dans l’âme d’un rêveur dont on vient de violer la solitude. Alors le roman de Bosco  sur un nouvel axe : puisque la lampe lointaine surveille le plateau, le rêveur, troublé par cette surveillance surveillera le surveillant. Le rêveur de lampe cache alors sa lampe pour épier la lampe de l’autre.
    Nous avons profité d’un texte de Bosco pour présenter une nuance peu étudiée de la psychologie de la lampe. Nous avons un peu forcé la note pour faire sentir que la lampe d’autrui pouvait susciter notre indiscrétion, déranger notre solitude, défier notre orgueil de veiller. Toutes ces nuances, un peu forcées, éveillent l’idée que la lampe, comme toutes les valeurs, peut être touchée par une ambivalence.
    Mais, dans le roman qui commence par une déconvenue de la solitude, la lampe de l’étranger ne tarde pas à être, comme une bonne lampe, secourable pour le rêveur qui mène le récit de Bosco. Le rêveur rêve alors à la solitude de l’autre pour trouver un réconfort. Le revirement se fait dès la page 17 :
C’est alors que la lampe (lointaine) prit tout à coup une importance inattendue. Non pas que son éclat fût devenu plus vif au sein de ces ténèbres précoces (note de Bachelard : C’est en un crépuscule d’hiver que la scène est décrite), car elle brillait toujours avec la même douceur, mais la lumière qu’elle répandait semblait plus familière. On eût dit que l’esprit dont elle éclairait, peut-être, les travaux ou la rêverie, en trouvait maintenant la chaleur plus amicale, en aimait la calme présence. A mes yeux, elle avait perdu sa valeur de signal, sa promesse d’attente, pour devenir la lampe du recueillement.
    Quant la neige envahit le plateau, quand l’hiver arrête toute vie, la solitude devient isolement. Le rêveur connaît la détresse. Va-t-il fuir « la plaine sauvage balayée des vents » ? C’est en rêvant à la lampe lointaine qu’il trouve un secours.
Sur la plaine enneigée,
j’y voyais la lampe : c’est elle qui me retenait. Je la regardais maintenant avec une sourde tendresse. On l’avait allumée pour moi : c’était ma lampe. L’homme, qui veillait dans la nuit, si tard, sous sa tiède lumière, j’en vins à me le figurer pareil à moi. Quelquefois, emporté au-delà de cette ressemblance, c’était moi-même que j’imaginais, attentif à quelque méditation qui cependant me demeurait impénétrable. (Hyacinthe - Gallimard p. 18)
    Le mouvement de confiance du rêveur devant la lampe lointaine n’allait pas à son terme. Le mot impénétrable indiquait un questionnaire refoulé. L’ondulation de confiance et de mystère ne s’apaisait pas. Pour avoir le repos, il fallait, au-delà des mystères psychologiques, devenir vraiment le veilleur sous la lampe. Toute la méditation se tend vers ce désir :
Derrière la lampe, se tenait cette âme; cette âme que j’aurais voulu être.
    Nous n’avons donné qu’une faible mesure de la richesse des variations qui animent, dans cette œuvre de Bosco, la rêverie sur la lampe d’un autre. Mais alors même que nous commentrions ligne par ligne les trente pages écrites par Bosco, serions-nous capables d’en indiquer objectivement les beautés tour à tour délicates et profondes ? Nous avons souvent lu Hyacinthe. Jamais deux fois nous n’avons fait la même lecture… Quel mauvais professeur de littérature nous eussions fait ! Nous rêvons trop en lisant. Nous nous souvenons trop aussi. A chaque lecture nous rencontrons des incidents de rêverie personnelle, des incidents de souvenir. Un mot, un geste, arrête ma lecture. Le narrateur de Bosco tire-t-il ses contrevents pour cacher sa lumière, je me souviens des soirs où je faisais le même geste, dans une maison de jadis. Le menuisier du village avait découpé, dans le plein des volets, deux cœurs pour que le soleil du matin réveille tout de même la maisonnée. Alors le soir et tard, dans la nuit, par les deux échancrures des volets, la lampe, notre lampe, jetait deux cœurs de lumière d’or sur la campagne endormie.




Création et réalisation
Guy de Malivert

Document made with KompoZer



Valid HTML 4.01 Transitional