CIORAN PARLE

Article de D. GAUER - Maître de Conférences - Université de La Réunion ( Mars 2003 )

Toi, toi si tu étais le bon Dieu,
Tu ne serais pas économe
De ciel bleu

Mais tu n'es pas le bon Dieu,
Toi tu es beaucoup mieux
Tu es un homme.

(Jacques Brel)

 

Les Entretiens, de et avec Cioran (Arcades Gallimard, Paris, 1995), démontrent plusieurs choses.

Et tout d'abord que les grands esprits (ou réputés tels) ne gagnent pas forcément à être fréquentés. C'est ainsi qu'à une certaine époque où je préparais une thèse sur l'œuvre de Beckett, j'ai décliné de rencontrer l'inaccessible auteur, comme me l'avait proposé quelqu'un de bien placé, qui connaissait une filière et avait des contacts : quelque chose me disait qu'une telle rencontre du troisième type risquait de gravement nuire à mon projet &endash; ce que j'ai lu par la suite a amplement confirmé mes craintes : je ne pense pas que j'aurais retiré grand-chose d'intéressant d'une telle entrevue, à part voir un E.T. (Cioran dit qu'il a toujours l'air de tomber de la lune) ou un saint selon certains (les saints me transpirent profondément sur les bretelles, pour parler vulgairement et par euphémisme), et surtout que son numéro de Saint-Sébastien mâtiné de Belacqua avec une dose de mère Térésa pour faire bonne mesure, sa défroque de Christ lunaire et pseudo-nihiliste, m'aurait particulièrement enthousiasmé. Enfin, selon Cioran, Beckett était « une présence ». Soit.

 

Cioran, d'après les entretiens sus-mentionnés, est à peu près du même tonneau. Mais tout d'abord, on se demande pourquoi il a accordé ces entretiens à une brochette de vingt personnes (dont un certain nombre d'abrutis, il faut bien le dire) des deux sexes, l'exhibitionnisme et la publicité pour ses bouquins étant au bout du compte les deux seules explications possibles, à moins qu'il ne s'agisse tout bonnement d'ennui, l'une de ses grandes spécialités. Et à des étrangers, car il précise qu'il n'accorde pas d'interviouves en France &endash; sauf évidemment aux happy few, dont (on y reviendra) notre BHL national : celui-là, rien ni personne ne lui échappe, c'est le Mossad à lui tout seul &endash; et il a sans doute raison (qui n'a pas raison, soupirait le Moran de Beckett) : chez nous il a dû faire son plein de lecteurs, ça roule pour lui, merci (il a alors son appartement, il voyage beaucoup, et en avion encore) et ça lui évite de passer pour quelque peu fumeux, voire fumiste, qui sait, auprès de certains. Cela dit, on ne peut qu'admirer sa patience, voire son stoïcisme, face à ses interlocuteurs et -trices : personnellement, j'aurais flanqué la plupart de ces crétin(e)s dehors dans les dix minutes, et à grands coups de pompes dans la gueule encore &endash; à supposer que j'aie accepté de les recevoir. Mais il devait avoir besoin de sous, Cioran, l'avion coûtant de plus en plus cher. Ou bien s'ennuyait à périr.

 

A part ça, on découvre que Cioran dans le fond n'a pas grand-chose d'intéressant à dire (comme tout le monde d'ailleurs), et donc, fort logiquement, il se répète abondamment. Il a dans sa besace une demi-douzaine d'anecdotes (qui sont plus que des anecdotes, des allégories métaphysiques &endash; tout est métaphysique chez Cioran, et donc rien ne l'est) qu'il ressort ponctuellement, avec quelques variantes, la meilleure étant celle du riche (donc oisif) manchot basque, puriste érotomane, qui le jour allait à la Sorbonne insulter ces messieurs de l'Université chaque fois qu'ils faisaient une faute de français durant leur cours, et la nuit courait Montparnasse pour débiter les obscénités les plus raffinées aux belles de nuit, et les engueuler à pleins tuyaux si elles s'emmêlaient dans l'imparfait du subjonctif (sic). C'est le même qui s'est endormi dès que Cioran lui a lu la première page de son Précis de décomposition (son premier ouvrage en français, qu'il a ré-écrit quatre fois parce qu'il avait lu que Pascal avait ré-écrit certaines de ses Provinciales vingt-neuf fois &endash; ce qui tend à prouver que ces gens-là ont trop de loisirs et pas assez de moyens pour les combler : ils auraient pu aller, par exemple, au bistrot, ou encore au bordel, on s'y ennuie aussi bien qu'ailleurs, encore que c'est plus cher). Vient ensuite la révélation (ça fait rêver) que les gendarmes en Roumanie procuraient aimablement des femmes aux jeunes gens travaillés par leurs gonades, quand celles fournies dans les hôtels n'étaient pas disponibles &endash; mais c'était le paradis, ce pays-là ! Pourquoi Cioran n'y est-il pas resté ? A cause de sa fascination pour le gai Paris (qui se révéla triste), et puis de toute façon le sexe n'est qu'une imposture de plus (et là, il n'a pas tort &endash; personnellement, je dirais qu'il est, comme toute chose, bassement surfait).

 

A part sa petite biographie (le lecteur y a droit à chaque entretien, on ne va pas s'étendre, que celui qui veut, aille y voir), il ressasse mornement sa nature contradictoire, son tempérament profondément dépressif, ses élans mystiques d'homme sans foi et qui ne croit à rien, et ses opinions sur tout et rien, les grandes et petites choses. Autrement dit, la matière même de ses écrits, mais en nettement moins brillant. Oh, il ne raconte pas que des bêtises (pardon ? Il en a écrit aussi ? Sans doute, comme tout le monde, mais là n'est pas la question). Ainsi, ses deux idoles sont Dostoïevski et Shakespeare, dans cet ordre (sans doute un effet de l'âme slave, qui doit autant à la désolation de son environnement et à l'âpreté de son climat, comme le suggère Cioran, qu'à la religion, au knout et à la vodka, à mon humble avis), le premier lui ayant révélé qu'il était lui-même un épileptique raté &endash; Cioran est un raté et fier de l'être, tout en conservant une certaine modestie : il aurait pu, selon lui, faire mieux encore. A cet égard, il est une espèce de dandy, pour ne pas dire snob, de l'échec, qui chez lui relève plus de la coquetterie que, ne lui en déplaise, de sa chère métaphysique qui, elle, relèverait plutôt de la pataphysique.

 

Car, il peut sembler sidérant, qu'un homme qui a tant lu, ait conservé tant de naïveté romantique, pour ne pas dire de myopie intellectuelle &endash; bien qu'il proclame son horreur de l'humanité, il n'y a sans doute pas plus humaniste que lui. Contradictions, contradictions. Mais peut-être, justement, a-t-il trop lu pour son bien : comme il l'admet lui-même, la réalité des choses (évitons le terme creux de « vérité ») ne se trouve pas dans les livres, et la culture, au fond, est une impasse. Et d'ailleurs, un brave jardinier, dans sa jeunesse, l'en avait averti : les livres n'apprennent rien (si, tout de même, à mon avis : l'étendue effarante de la connerie et de la saloperie humaines, appelons un chat un chat). Mais aussi, quelle idée d'aller chercher la vérité dans les livres ? N'avait-il donc pas lu Bouvard et Pécuchet ? Autant chercher de la vérité dans les média, ou les discours d'hommes politiques ! D'autant qu'il a eu de fort mauvaises lectures : philosophes, Bible, religions, théologie, vie des saints, mystiques, mémorialistes, autobiographes de tout poil, et tutti quanti. Fort regrettablement, il avoue une certaine répugnance envers l'histoire : ce tissu d'horreurs, dit-il, est trop terrifiant pour son âme délicate et son cœur sensible. Dommage : elle est pourtant si instructive &endash; elle est peut-être même la seule. Tout cela en tout cas l'amène à régurgiter beaucoup de clichés, poncifs et autres contresens.

 

Typique est, à cet égard, son entretien avec François Fejtö qui, justement, porte sur l'histoire. Les remarques pertinentes y voisinent avec les platitudes les plus désolantes et les énormités les plus effarantes. Les deux compères connaissent fort bien l'Europe centrale, mais pour le reste... Ainsi, Cioran estime les Américains « naïfs » et obsédés par la parole donnée &endash; on croit rêver. Naïfs, les Américains, ces gangsters impérialistes et hypocrites, ces cowboys brutaux, bornés et cyniques, experts en nettoyage ethnique et autres génocides, qui ont soutenu, voire mis en place, les pires dictatures (pourvu qu'elles ne soient pas de gauche) tout en rabâchant sans cesse les « droits de l'homme », qui cherchent constamment à manipuler tout le monde et dont le seul credo, à part la Bible et le fusil, est la realpolitik, autrement dit les intérêts des Etats-Unis, tout le reste peut crever, et qui en leur nom seraient parfaitement prêts à faire sauter la planète ? Dieu merci, ils sont en même temps tellement ineptes et stupides qu'ils n'arrivent qu'à couvrir, encore plus que d'opprobre, de ridicule leur décadence arrogante &endash; pour la plus grande joie du concert des nations, qui supporte de moins en moins, et avec raison, le « grand Satan » et ses prétentions délirantes de mégalomane du pauvre. Quant à la parole donnée des Américains, leurs belles promesses et leurs traités, que Cioran aille donc demander aux amers Indiens, enfin ceux qui restent, ce qu'ils en pensent. Et que dirait-il donc de l'actuelle crise irakienne ? Mais à part ça, les deux gérontes, au cours de cet entretien, s'imaginent « philosopher ». Franchement, ils ne sont même pas à la hauteur des trois Socrate de taverne de la fameuse nouvelle de Voltaire, « Les oreilles du comte de Chesterfield », dans laquelle nos trois sages concluent gravement que le destin du monde dépend de l'état de la tripe des princes qui nous gouvernent &endash; ce qui n'est pas plus ridicule qu'autre chose, quand on y réfléchit (après tout, on peut se demander si, sans les boyaux défectueux de Luther, la Réforme aurait jamais eu lieu, ou encore si le régime alimentaire de Hitler &endash; végétarien friand de sucreries &endash; n'influait pas sur son caractère), et toujours d'actualité. Ainsi dans le cas de Bush, qui avait, au début, l'air particulièrement constipé : Ben Laden et la crise irakienne ont dû lui donner la colique, ce qui ne l'a visiblement pas arrangé, ni le monde avec lui. Cela dit, ne soyons pas trop durs : n'oublions pas que cet homme souffre, durement (ou torrentiellement) dans sa chair.

 

Egalement, selon lui, l'homme, encore plus que mauvais, est « maudit », et son destin « tragique ». Tragique ? Cette denrée n'existe pas dans la nature, ce sont les Grecs qui l'ont mise sur le marché, et Shakespeare qui l'en a plus ou moins retirée, en la déclarant moisie et avariée. Maudit ? Sans doute, mais par qui, par quoi ? D'autant que Cioran affirme par ailleurs qu'en choisissant la connaissance (Genèse, sa grande référence), l'homme dans son orgueil aveugle a choisi l'illusion, l'échec, et finalement la catastrophe. En fait c'est encore plus simple : à partir du moment où nos aïeux les primates sont descendus de l'arbre pour se mettre debout dans la savane, libérant ainsi la main et développant les lobes frontaux du cerveau (c'est en tout cas ce qu'on nous dit), l'affaire était réglée, et sans retour possible. Allons encore plus loin : dès l'apparition de la vie, on peut supposer que l'évolution était en marche, et l'aboutissement plus ou moins inévitable. Et, si l'homme est mauvais, soyons juste &endash; c'est tout d'abord que la Création est pourrie : du point de vue de la Nature, cette planète n'est rien d'autre qu'un abattoir programmé. La Culture, autrement dit l'humanité, n'a fait qu'y rajouter la dimension supplémentaire et exquise d'un croisement d'asile de fous furieux et de colonie pénitentiaire.

 

Et, à ce sujet, Cioran manifeste une certaine nostalgie pour des « restes » de barbarie. Allons donc ! Ce qu'on appelle « civilisation » n'est qu'une barbarie décadente et technologisée, bref un peu plus sophistiquée pour être indulgent. Comme lançait Brel dans L'Aventure c'est l'aventure (le seul film tolérable de Lelouch), « Le chemin de la barbarie à la décadence passe par la civilisation ! » On pourrait encore préciser que la civilisation n'est jamais qu'un moment, plus ou moins long, de synthèse, de combinaison précaire, des deux autres &endash; de nos jours ça s'accélère nettement. Et, que les Etats-Unis, toujours eux, ont ceci d'unique et d'extraordinaire, que c'est là la seule nation à être passée directement de la barbarie à la décadence, en faisant l'économie de la civilisation &endash; ce qui est tout compte fait logique (time is money, pas de fioritures inutiles), et un signe des temps. Selon Cioran, encore, quand les guerres d'agression auront disparu, nous serons civilisés &endash; ben voyons ! S'il suffisait de ça...

 

Dédaignant l'histoire, Cioran, fort logiquement, récuse l'idée de progrès &endash; et là, il n'a pas tort. Le seul « progrès », finalement accompli par l'humanité, est d'ordre technologique, pour le reste, dans sa tête, elle n'est guère sortie de la caverne, qu'il s'agisse de celle de Cro-magnon ou de Platon. Et il est tout aussi vrai que le moindre progrès technologique, s'il améliore une chose, en fait empirer deux, sinon trois. Un seul exemple, l'automobile, suffit amplement à illustrer la chose. Beckett, avec Joyce, plus radicalement considéraient que la somme des maux de ce monde est toujours constante. De même, Cioran a raison : l'homme périra par la technologie, non sans avoir tout détruit autour de lui &endash; déjà le Christ disait : « Qui se sert de l'épée... » C'est exactement pareil pour le reste. Cela dit, ne crachons point non plus indûment dans la soupe : le tout-à-l'égout, l'eau courante, la salle de bain, le frigo, la cuisinière, la machine à laver, le chauffage central, et puis l'ordinateur (sur lequel je tape le présent article), la chaîne stéréo, le cinéma, le magnétoscope, le CD, le DVD, sont tout de même de bien agréables inventions &endash; quand ça fonctionne, évidemment. L'ennui, Cioran, le note fort bien, c'est que l'homme ne sait pas s'arrêter. Enfin, il s'arrêtera quand même, par la force des choses &endash; tout a une fin, et c'est heureux. Et, ce qui est déjà sûr, et nettement consolant, il n'exportera jamais sa peste dans le reste de l'univers &endash; il ne quittera même pas sa vieille planète malade. Quand on voit que la NASA s'amuse à envoyer en fumée des navettes spatiales valant des millions de dollars (sans même parler des occupants, mais eux reviennent nettement moins cher), et cela par pure incurie, on s'étonne presque que les avions arrivent encore à décoller, et même à atterrir, sans parler de voler. Etre astronaute, de nos jours, c'est être suicidaire, cela relève de l'esprit de sacrifice (aussi acharné qu'inutile) &endash; certes, on est promu héros posthume, avec médaille et belles funérailles, et tout et tout, mais quand même : où le narcissisme et l'ambition s'arrêteront-ils ? Et penser qu'on trouve encore des candidats...

 

 

Pour en revenir à l'homme, son problème (sa malédiction) est fort simple, relevant du dualisme judéo-chrétien-cartésien : la combinaison d'un corps et d'une conscience (on ne parle pas ici de morale, bien entendu, mais de consciousness, Bewustsein) &endash; supprimez les deux, et voilà le problème résolu. Ce qui revient à dire, au passage, que le slogan « La liberté ou la mort » est une énormité de premier choix (une de plus) : en fait il s'agit exactement de la même chose, d'une pure tautologie. L'idéal étant, bien évidemment, Cioran et Beckett ont raison mais Théognis avant eux le remarquait déjà, de ne jamais être né. La procréation relève fondamentalement du crime contre l'humanité, c'est même le premier et le pire, le crime absolu même, puisqu'il contient et entraîne tous les autres. Et là, Cioran a raison : la meilleure chose qu'on puisse souhaiter à l'humanité, c'est sa disparition. Mais quand il ajoute « pour pouvoir la regretter », ah non, là il délire à nouveau : qui la regretterait, et pourquoi, elle n'était qu'une erreur, une aberration, une folie, une abomination. En fait, et en bonne logique, c'est toute la Création qu'il faudrait foutre en l'air, c'est elle la première abomination, le péché originel (Cioran là a raison), et que tout retourne au bienheureux néant dont il n'aurait jamais dû sortir pour commencer.

 

Ce qui mène, bien évidemment, à l'idée de Dieu. Cioran n'est pas croyant mais, à l'instar de Borges, il considère visiblement que Dieu est plein de possibilités littéraires ou discursives. Il louche du côté des Gnostiques (le mauvais démiurge, en clair : Dieu est un salaud &endash; qui de plus, pour Beckett, n'existe même pas), imagine Dieu au service du Diable, bref, on n'en sort pas, c'est toujours le diable et le bon Dieu. Cioran est fils de pope, certes, mais tout de même... Sa chère Genèse suggère encore autre chose : que Dieu, omniscient, en exposant ses créatures à l'interdit, les a en fait piégées &endash; c'est un petit (ou grand) vicelard. Mais en fait, on l'a dit plus haut, la Création est pourrie dans son principe même : comme remarquait un philosophe, il y a toujours eu deux constantes ici-bas, la lutte et la souffrance &endash; nous voici du côté de Schopenhauer et de Bouddha, autre référence de Cioran. Dès lors, on peut imaginer le Créateur soit comme un fou particulièrement sadique (mais c'est encore de l'anthropocentrisme), soit comme une entité se nourrissant de la souffrance de la créature, sorte de Dracula cosmique. Ou bien simplement dire, comme ce philosophe de latrines : « Arrêtez le monde, je veux descendre ! » Ou comme Villiers de l'Isle-Adam sur son lit de mort : « Je m'en souviendrai, de cette planète. » Ou plus prosaïquement, et pour paraphraser Beckett, tenter de flairer d'où ça chie, et s'efforcer de planquer son cul &endash; ce qui n'est pas exactement la même chose que couvrir ses arrières. En tout cas, être conscient (et Cioran l'est) que le simple fait de sortir de son lit le matin, équivaut à défier l'univers entier. Il y aurait bien le suicide, mais pour Cioran, c'est paradoxalement la seule chose qui rend l'existence supportable &endash; les Anciens l'avaient d'ailleurs fort bien compris, et Shakespeare le redit dans Julius Caerar.

 

Mais dès lors, il est vain de vouloir juger l'homme, et encore moins le condamner (c'est déjà fait d'ailleurs, et ce depuis toujours, cela aussi Cioran l'a compris) : le pauvre est totalement, d'un point de vue « métaphysique », irresponsable, n'en déplaise à Sartre (que Cioran goûtait peu, et on ne lui donne pas tort), pour la bonne raison que la responsabilité n'existe même pas, vu qu'elle est impossible &endash; notre époque en fait d'ailleurs de plus en plus son credo : il n'y a plus que des victimes. A ce propos, et pour faire bonne mesure, pourquoi ne pas inscrire dans la glorieuse Déclaration des droits de l'Homme, celui à la connerie, ce qui ne ferait qu'entériner une réalité de fait, solidement ancrée, et vérifiable tous les jours ?

 

Il n'y a guère que sur le chapitre religion que Cioran est vraiment intéressant. Il se reconnaît comme un nostalgique de la foi, et même un mystique raté (bien évidemment !) &endash; les antécédents familiaux, probablement : on n'est pas impunément fils d'un homme d'église &endash; mais c'est pour aussitôt se targuer d'un côté « diabolique ». Allons, l'amer Michel, pas tant de vantardises. Il s'avoue également un bouddhiste raté, en tant qu'Occidental (personnellement, j'aime la lucidité du bouddhisme, j'essaie d'être un peu zen - ce n'est pas un luxe, dans ce monde de fous -, mais je ne me vois pas non plus dans le renoncement total &endash; il faut dire que les représentations du Bouddha, avec ses longues oreilles pendantes, son corps grassouillet et son sourire béat, ou vaguement idiot selon les goûts, ne m'y encouragent guère). Une chose en tout cas est sûre : un narcissisme aussi exacerbé prouve que dans le fond cet homme s'adore, que dis-je, il se fascine, il est son propre miroir magique, sous ses airs d'auto-flagellant. A côté de lui ,Montaigne est une vague fiote, un pauvre type, un vrai minus habens. Certes, Cioran le reconnaît, Montaigne était un sage, et lui-même ne l'est pas. Il est plutôt du genre Lucifer masochiste, à la fois morose et révolté, aboulique et excité, nihiliste et flamboyant, érudit et ignare. Car enfin, question sagesse, il me suffit d'observer mon chat pour constater qu'il possède, sinon toute la sagesse du monde, au moins toute celle dont il aura jamais besoin. Et il n'en fait pas tout une histoire. Cioran professe vomir et mépriser l'humanité, quoique ayant encore quelques amis : Swift avait déjà dit exactement la même chose. Par ailleurs, un philosophe remarquait (fort pertinemment pour une fois) que la seule grandeur de l'homme serait peut-être de se mépriser lui-même. Sans doute Cioran ne l'a-t-il pas lu ? De même, Sartre déclarait (en connaissance de cause) que tout homme est une imposture : Cioran l'admet, mais du bout des lèvres, et sans vraiment s'y inclure, quoi qu'il en ait.

 

 

En somme, Cioran, cet empereur de l'aphorisme &endash; et ce n'est pas un hasard : c'est un esprit (chagrin) de son cher XVIIIème siècle, un déçu des Lumières (après l'avoir été de Dieu) &endash; est jusqu'à un certain point, pourrait-on dire, une baudruche à paillettes : presque tout chez lui est forme, mais derrière beaucoup de vent, et bien peu de substance, en tout cas rien de bien neuf, quand on y regarde de près. Ses écrits, brillants certes, valent bien souvent surtout par la formule. Il suffit simplement d'en considérer les titres, d'une préciosité ricanante et provocatrice. Le procédé aura au moins inspiré la grande Amélie (Amélie, si tu m'aimais...) Nothomb (le sous-Simenon en jupon) dont, on l'ignore trop souvent, Boris Vian, homme de goût, déclarait déjà, de manière prémonitoire quoique sous un pseudonyme : « J'irai cracher sur Nothomb ». Cela dit, son style, ce ciselage de la formule, à lui seul, justifie amplement qu'on lise Cioran (et je connais pas mal de plumitifs qui en auraient le plus grand besoin &endash; pas de noms, la liste serait trop longue). Il ressemble en cela à Platon : ce vieux pédéraste aigri, précurseur du nazisme, a raconté (comme tout bon philosophe) bon nombre d'énormités insanes &endash; mais (à l'inverse de bien des philosophes) il écrivait comme un dieu.

 

A part ça, c'est de toute évidence un bien brave homme, mais qui sans doute a eu trop de loisirs, et a trop lu pour son propre bien.

  

Un mot, pour finir, concernant « l'entretien » avec BHL (j'adore BHL qui est, en plus de toutes ses autres vertus, un souverain remède à la constipation, et à ce titre devrait être remboursé par la sécu) qui, cela ne surprendra personne, est, de plusieurs parsecs, le plus nul, mais aussi, cela paraîtra incroyable à beaucoup, le plus bref du lot (une page et demie). A tel point qu'on se demande même ce qu'il fabrique au juste dans cette compilation, vu qu'il ne s'agit même pas d'un entretien, mais d'une espèce de sondage (?) réalisé par une revue alors dirigée par BHL, et consistant en trois questions : la gestion posthumes des oeuvres littéraires, la décision de Max Brod de ne pas brûler les manuscrits de Kafka, les dispositions du sondé quant à ses oeuvres posthumes. D'abord, à ce degré, ce n'est plus de l'économie, c'est carrément du radinisme &endash; ce n'est pourtant pas BHL qui payait de sa poche le papier de sa passionnante revue, ce n'est certainement pas son genre. Ensuite et surtout, des questions, on le voit, cruciales et brûlantes. Auxquelles Cioran répond qu'il faut tout publier, sauf les vacheries à l'égard des autres, amis ou ennemis (politiquement correct, Cioran ?), qu'il faut se méfier des veuves abusives et des familles en général, où il n'y a que des « criminels virtuels » (Familles, je vous hais &endash; air connu), et qu'en l'absence de vérité, il convient de douter (original et profond). Les réponses, on peut le constater, sont à la hauteur des questions. En tout cas de cause, le présent article n'a pas intérêt à être posthume, même si j'ai eu la sagesse de demeurer célibataire. N'empêche : on comprend les préoccupations de BHL, lui qui a commis un Testament de Dieu &endash; à ce propos, Lui a-t-il soumis son questionnaire ? Et qu'a-t-Il répondu ? Silence et mystère infinis &endash; convient-il d'en déduire que Ses réponses n'étaient vraiment pas publiables ?

 

D. GAUER - Maître de Conférences - Université de La Réunion ( Mars 2003 )

 

 


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