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La Revue Juive
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Directeur : Albert COHEN
Textes non repris dans l'édition de "La Pléiade"
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1ère année - N°1 - 15 janvier 1925

DÉCLARATION

Et l'esprit entra en eux et ils reprirent vie, et ils tinrent sur leurs pieds. EZÉCHIEL
      La Revue Juive est fondée par des hommes qui ont conscience d'appartenir à une race vivante dont l'œuvre spirituelle n'est pas encore achevée, qui a une tâche à remplir et qui doit travailler à la reconnaître.

Une foi nous a visités, une découverte nous a brulés. Mais nous aurons la force d'affirmer sans la faiblesse d'exclure. Dans cette maison que nous voulons de tous les Juifs, nous ferons entendre des voix diverses, veillant à ce qu'elles aient un son commun de sincérité. C'est ainsi que nous inviterons à venir dire ici leur vœu et leur amour ceux de nos frères, ivres de disparaître dans le courant unitaire des nations qui les ont adoptés et qu'ils veulent aimer sans partage.

Pour nous qui ne voulons pas du suicide et ne craignons pas de soumettre notre esprit aux lois infaillibles du sang, nous dirons aussi souvent qu'il faudra les raisons de notre fidélité.

Nous accueillerons des accents qui, pour être dissemblables, ne seront pas ennemis. Nous rendrons comte de la pensée totale d'Israël dispersé et, sans préconiser des conciliations artificielles, nous essaierons de trouver les points possibles de soudure réelle, d'inventer au grand jour une nouvelle et vivante unité israélite.

La Revue Juive aura sans doute des préférences. Elle estimera toutefois que sa tâche principale est de faire respecter par les Juifs, de faire aimer par les hommes de bonne foi, un peuple longtemps méconnu.


      Nous regarderons en face les problèmes que ne cesse de secréter l'existence parmi les nations d'un groupement trop original et dont on comprend qu'il puisse être une gêne pour certains. Il y aurait de l'inconvenance à se dissimuler le malaise que cause en certains pays la présence de masses juives parmi des majorités non juives. Du'il y ait, dans le monde détraqué par la guerre et par la paix précaire, une interrogation juive pressante, nous ne songerons pas à le nier. Nous examinerons sans partialité le problème juif et les raisons des théoriciens de l'antisémitisme. Nous essaierons de juger avec droiture et, tout en nous réservant la faculté de signaler des injustices, nous apporterons des remèdes, nous proposerons des solutions.

Nous ne rechercherons pas la lutte. Nous accepterons le devoir de défense qui nous incombe. Trop justement demeure en nous quelque fierté, trop gravement résonnent en nous les rumeurs deux fois millénaires de souffrances supportées sans faiblesse, sans renoncement.


      Vivant dans un monde qui, à tort, semble parfois nous craindre et parfois nous mésestimer, nous avons découvert la patience de notre peuple, sa richesse en charité, son oubli des offenses. Nous avons appris, en le regardant, qu'on peut respecter sa Passion et ses forces invincibles d'espoir.
Miracle. Moins profondément juifs que nos pères, plus amoureux qu'eux des trésors de l'Occident adorable, nous nous voulons plus juifs qu'eux. Plus osseux que nous, ils s'avouaient moins, ils se reconnaissaient moins. Ils croyaient en cet humanitarisme de principe qui avait brisé les chaînes des ghettos.

Qu'on nous excuse donc : nous avons une foi.


Mais nous avons passé la saison des ardeurs absolues. Et nos yeux sont clairs, si notre cœur est brûlant. L'âge nous a appris à rendre hommage. Nous saurons dire ici et notre gratitude à l'Occident raisonnable, harmonieux et configurateur. Il a marqué de son empreinte la cire brûlante de notre esprit. Il nous a ménagé des ombres et des repos. Il nous a enseigné ses inventions. Ceux d'entre nous qui restent en ont leur douce fin embellie. Ceux qui partent emportent de la munificence occidentale, de lourds présents et des vases d'or. Nous parlerons ici d'autant plus volontiers de notre reconnaissance que, si l'Europe nous a beaucoup donné ou nous a laissé beaucoup prendre, nous lui avons aussi apporté quelques offrandes. Et notre gratitude proclamée est d'autant plus solennelle que beaucoup d'entre nous viennent la dire le jour où ils n'attendent plus rien de l'Occident et où leurs yeux se tournent vers une terre retrouvée.


      Il faut savoir pourquoi l'on combat. Il faut savoir de quoi l'on est fier. Pour les hommes de notre race, La Revue Juive sera l'occasion d'une reprise de conscience; pour tout les esprits libres, la possibilité de voir enfin l'âme d'Israël.

 Nous penserons notre race. Servis par l'instrument le plus aigu, par le langage du pays que nous avons de hautes raisons d'aimer, nous essaierons de décrire ce que nos pères nous ont transmis en schèmes, en élans, en sensibilité profonde.

Notre exploration du souvenir hébraïque nous permettra de découvrir, non point sans doute, l'esprit juif, mais les esprits juifs, sédiments déposés par les âges sur la pensée et le cœur d'Israël errant; et de pressentir l'esprit en formation dont quelques œuvres du temps présent semblent annoncer l'importance.


      Sans qu'elle le veuille, cette revue sera, par surcroît, par naturelle et inattendue récompense, une revue littéraire. Nous aurons une esthétique, puisque nous somms une race. Une race est une idée faite chair.

Il ne nous paraît vraiment pas pressant de marquer aujourd'hui nos préférences. Qu'il nous suffise de dire que, répudiant l'art pour l'art, nous ne croyons pas à la gratuité et que nous osons ne pas admettre que l'on puisse penser et créer avec désintéressement. Nous croyons à la naissance d'une époque disgracieuse, d'un vrai romantisme jaillissant d'œuvres de tempérament juif, épiques et morales. Nous nous efforcerons d'apporter des chances et de ménager un climat propice à l'éclosion de masses mystiques et politiques, charnelles, construites et non composées. Ce n'est pas la tâche d'un jour. Pour l'instant, nous renvoyons à la Bible. Rien ne presse.


      Nous qui ne croyons pas que l'on puisse faire œuvre en s'enfermant dans le palais clos, sans germes, sans fanges de la littérature; nous, décidement incapables de séparer la pensée de l'action, de comprendre même cette séparation, avons-nous besoin de dire que nous nous garderons d'ignorer les aspects quotidiens et éternels de l'événement juif. Et non seulement. Mais encore de l'événement humain.

Organe de l'activité juive. Cette Revue ne cessera de regarder l'Europe et l'Orient en puissant labeur de gestation. Le monde, né de la guerre, veut vivre. Enfant géant, il va, titubant, avec des incohérences, des erreurs, vers les routes de vie. Contemplatifs au sein de la réalité, nous essaierons de dégager la signification profonde des tumultes et des grands malaises, annonciateurs peut-être d'une neuve santé, d'un nouvel ordre humain.


      Le monde juif est en état de décadence, à la fois, et de résurrection. Nous discernerons ici ce qui est digne de vivre et ce qu'il faut, avec douceur, encourager à mourir.

En sa double fonction d'organe de l'activité et de la renaissance d'Israël, La Revue Juive aura le devoir de suivre avec attention les efforts du mouvement sioniste. C'est à ce prix qu'elle pourra n'être pas seulement la revue de la dispersion et du présent.

Nous nous intéresserons avec d'autant plus de sympathie au sionisme qu'il ne demande pas aux Juifs, fixés et heureux, de quitter leur pays d'adoption. Il leur demande d'être des amis, des alliés du sionisme.

Il porte secours, il donne une vie saine à ceux de nos frères moins privilégiés qui n'ont pu être incorporés aux nations sur le territoire desquelles ils vivent. Il ne nous demande pas l'exode, mais notre seule sympathie. Nous pouvons la donner à ceux qui font refleurir un désert et, au rythme de vieux chants hébraïques, humanisent une terre reconnaissante. Tout en acceuillant les témoignages de ceux qui le critiquent, La Revue Juive dira souvent sa sympathie envers le mouvement sioniste. Elle estime en effet que c'est par la création d'une résidence nationale que pourra être résolu le problème juif dans le monde entier; et sinon prendre fin, du moins diminuer, l'antisémitisme. Grâce à l'exode des éléments inassimilables, disparaîtra peut-être le principal argument de nos adversaires; et l'existence d'un foyer reconnu par le droit international permettra aux citoyens français, anglais et tous autres de confession israélite, d'opter plus valablement encore.

On parlera donc ici avec respect de la patiente épopée, du retour de la force et de l'intelligence juives à la terre juive.

 Nous sommes fiers d'annoncer aujourd'hui l'ouverture, dans deux mois, jour pour jour, de l'Université de Jérusalem où enseigneront certains de nos collaborateurs. Seule forteresse hébraîque en Palestine, dominant et portégeant la terre sur laquelle nos patriarches élurent Dieu, elle se dresse sur le Mont Scopus, au point de rencontre des diagonales de trois continents. Elle sera demain le trait d'union entre les civilisations occidentale et orientale, creuset où deux conceptions de la vie, se fécondant, engendreront peut-être une humanité nouvelle.


      Mais Israël a un but pus grand. Ses voyants ont depuis longtemps parlé de sa mission. Le sionisme ne nie point cette mission. Mais il prétend que les Juifs en prendront mieux connaissance sur le sol ardent où les poètes politiques d'Israël rêvèrent de sauver les hommes.

Sans doute. Mais il n'est pas besoin d'être à Jérusalem pour remplir, avec foi et l'humilité nécessaires, cette mission. C'est parce que nous sommes des missionnairse nés que cette Revue sera une Revue internationale. Non de volonté, non d'intention, non comme un résultat d'une idéologie. Mais spontanément; charnellement internationale.

Nous n'oublierons pas dans ces pages notre destinée de voyageurs en Humanité. Nous avons trop souvent changé de lieux pour ne point aimer d'un même amour tous paysages où vous rayonnez, sourires humains.

Revue internationale, parce qu'elle sera l'organe de liaison des Juifs de tous pays; parce qu'elle enseignera les Juifs aux Juifs.

Dans les pays où il y a des Juifs groupés il existe des périodiques s'intéressant à tout ce qui concerne la vie juive. En France, rien de pareil. Les Juifs sont dispersés sur l'aire d'un grand pays. Qu'ils le désirent ou non, ils sont, au bout de quelques générations, soumis au rythme de la vie française. Leur judaïsme perd son sel et son tragique. Il se dépouille de tout ce qui le rattache à ses lointaines origines historiques. Il se restreint à une activité philanthropique et confessionnelle.

Des mouvements pathétiques ébranlent cependant le monde juif, étalé sur d'immenses régions. Et à une époque de l'histoire où la volonté française pèse d'un si grand poids sur la politique universelle; le Juif français est à peu près le seul de tous les Juifs du monde entier à les ignorer. Que savait-il du sionisme lorsque la Déclaration Balfour (du nom du ministre des affaires étrangères britannique qui publia, le 2 décembre 1917, la Déclaration qui promettait d'établir en Palestine un foyer national juif - note du scripteur) est venue montrer quel profit politique peut tirer de la connaissance d'une des nombreuses questions juives un ministre des affaires étrangères qui s'appuie sur une opinion publique juive.


      Revue internationale, parce qu'elle présentera les Juifs aux nations, parce qu'elle fournira des possibilités d'entretiens entre des hommes de races et de religion différentes. Elle cherchera pour les uns et pour les autres des terrains communs d'entente et sera pour tous une maison d'amitié. De ces présentations, de ces conversations, les premiers feuillets de La Revue Juive ne peuvent donner qu'un avant-goût.


      Il faut que le grand dispersé rapproche les régions où ses membres ont crû, non sans tourments. Israël est une des plus sûres jointures de l'Europe.

Les hommes qui ont eu le privilège d'être, de père en fils, fixés sur une terre, ne savent pas toujours sortir de chez eux, aimer les hommes et les villes du vaste monde. Depuis le moyen âge, ce sont les Juifs qui, le plus souvent, ont apporté les richesses de l'étranger. La Revue Juive assumera le rôle difficile et utile de revue étrangère. Par elle les étrangers paraîtront proches. Ils seront juifs, ou présentés par des juifs.

Le départ de beaucoup des nôtres, vers la terre de refuge, nous permettra d'être les messagers de la civilisation européenne. Et cette Revue deviendra peut-être, en Orient, l'introductrice de quelques accents de France et d'Europe.

Prendre sous nos projecteurs, non seulement les Juifs de l'exil, mais encore toutes cités du vaste monde qui nous furent terres de halte, belle tâche que nous entreprendrons à l'heure voulue.

Hôtes, envoyés et traducteurs des pays d'Occident, nous suivrons avec sollicitude l'aventure et les périls de l'Europe, visage intelligent du monde.

Nous avons longtemps marché sur les routes, errants éternels. Nous avons acquis quelque science. Nos yeux savent, nos yeux ont vu. Nous avons vu des peuples monter en force et en orgueil, puis descendre et s'abattre. Nous savons la vanité des puissances passagères et que, sous le soleil, le plus sage est d'enseigner la patience de l'homme envers l'homme. On nous permettra de faire parfois ici le signal humain, de dire nos alarmes et nos inquiétudes, de rappeler à tous les hommes leur pareille condition.


      Attentifs aux douleurs d'un vieux peuple offensé, mais décidés à juger avec justice, et avides d'aimer tous événements humains, nous commençons, en ce premier jour d'une nouvelle jeunessse, des pages de foi, où viendront lentement s'inscrire nos efforts, nos espoirs et nos patiences, pages de vie qui consacrent la bonne nouvelle : Israël revient à Israël.

Albert COHEN
"Déclaration" en préambule du N°1 de cette revue - p. 5 à 13


Au cas où vous utiliseriez ces textes,
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www.AlbertCohen.com

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