Grand Prix de Venise du roman international - Jean GIONO lauréat avec "Le Moulin de Pologne"

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Grand Prix de Venise du roman international
Jean GIONO lauréat de "Paris-Match" (du 24 au 31 janvier 1953)

"Paris-Match" devait désigner pour le grand prix de Venise (5 millions de lires) 
le meilleur roman français. Il a choisi le dernier paru de Jean Giono :
"Le Moulin de Pologne".  Jean Farran vous présente l'auteur et le livre.

Pour aborder Giono, la pince monseigneur convient mieux que le porte-plume. Car ce sont ses tiroirs qui racontent sa vie. Dans son bureau de sa maison de Manosque, percé de fenêtres et tapissé de livres, chaque centimètre compte parce que chaque centimètre a une histoire à dire. Tous ses personnages, les vrais et les faux, ceux de son existence, de son passé et ceux de son œuvre sont inscrits sur lesmurs, cachés dans les armoires, enfouis dans une enveloppe à l'adresse effacée. On est dans un musée dont le conservateur et la vedette sont la même personne.
Giono fait visiter avec bonne grâce. Il ouvre un tiroir, enfonce son bras jusqu'au coude, tâtonne et sort deux photos épaisses d'un demi-centimètre. On y voit deux dames en bandeaux avec de grandes robes sombres, tombant sur les chevilles. Elles regardent droit devant elles avec une gravité impressionnante. Elles doivent avoir une centaine d'années. Ce ne sont pas les grand-mères de Giono. Ce sont ses enfants : Mme. Numance et Thérèse, des Ames fortes. "Un lecteur, dit-il, les a sorties de son album de famille et me les a envoyées, parce qu'elles ressemblaient à mes personnages. Il a bien choisi."
Giono se lève en riant. Il prend appui des deux mains sur sa petite table. Il traverse la pièce en boitant. "Je souffre, crie-t-il, d'une grave crise d'injustice aiguë. Un traumatisme de la cheville gauche, moi qui ne fais jamais d'excès de table." Il se penche sur un petit meuble, fait fonctionner un déclic et sort une troisième photo. Elle est exactement semblable aux autres. Elle a les mêmes taches rousses que laisse le temps. C'est la photo d'un homme aux paupières lourdes et au nez aquilin. Il porte une barbe blanchetaillée en carré comme M. Paul Doumer. Il est habillé "en dimanche". Un peu trop serré dans son costume noir. M. Numance ?
- C'est mon père qui était cordonnier, dit Giono; je lui dois tout.
Et, se retournant brusquement, il pointe un doigt vers le mur du fond :
- Ma mère, qui était blanchisseuse. Elle est morte à quatre-vingt-huit ans, presque aveugle.
On pourrait poursuivre longtemps ce singulier inventaire où se trouvent confondues la vie et la fiction. Le grenier de Giono est la pièce la plus remplie de la maison, mais il y a encore deux étages au-dessous. Il y a un autre bureau. Il y a d'autres livres, d'autres objets. Il y a sûrement encore quelque part le trombone du grand-^ère qui était premier trombone de la garde impériale de Napoléon III, et que la fille de Giono appelait irrespectueusement la cornemuse du grand-père.
Rien d'étonnant à cela. C'est que pour Giono un trombone, une photo, un sourire, une lettre oubliée constituent une admirable matière première. Pour monter ses romans il puise au plus vrai des magasins d'acessoires, celui de sa vie, celui de son passé, celui des siens. La vérité est tellement plus surprenante. Il préfère se confier à elle. Ainsi il venanit de terminer la suite du Hussard sur le toit qui s'appelle Le Bonheur fou, quand on lui dit d'aller voir à Milan un monsieur qui lui apporterait des renseignements sensationnels sur les révolutions du milieu du XIXe siècle. Il y est allé. Il s'est trouvé en présence d'un personnage étrange, ressemblant à une sauterelle, habillé comme un duelliste, avec des pantalons noirs très collants, un grand chapeau et une lavallière. Ce monsieur qui marchait comme un ancien officier de cavalerie en pliant les genous et en remontant son pantalon a pris sur la cheminée cinq gros livres de 1.500 pages chacun et les a donnés à Giono. C'était un cadeau inappréciable que lui faisait ce duelliste qui s'appelle Comandini : la chronique même d'un siècle, une éphéméride où jour par jour les événements étaient détaillés. Giono a entièrement recommencé son livre.
Cette obsession de la vérité a fait entrer dans son œuvre inévitablement tout ce qui l'entoure dans le temps et dans l'espace. Il y a vingt ans ce furent les arbres, les insectes, le ciel, le soleil, la nature et ses habitants, les paysans. Il a renvoyé au vestiaire ses héros qu'on a décrit avec drôlerie et injustice comme "des bergers de Florian avec des barbes de quarante-huitards". Aujourd'hui, le décor l'intéresse moins. Il se tourne vers un autre univers, celui des personnages du passé. Les grands-pères succèdent aux sources jaillissantes, les arbres généalogiques aux arbres des garrigues. Angelo, le hussard sur le toit, est un peu de la famille. Il a quelque chose de ce grand-père paternel, carbonaro italien qui entra en France par Briançon, fuyant les gendarmes de Victor-Emmanuel. Sa mort, même servira Giono dans son prochain livre. Une mort à la carbonaro. Il dirigeait un chantier près d'Avignon quand le feu a pris dans la baraque où se trouvaient les livres. Il a demandé aux comptables qui regardaient le brasier :
- Avez-vous bien retiré l'argent ?
- Oui
- Et les livres ?
- Non, on dit les comptables.
Alors il est entré dans le feu, pour faire un geste.
On voit mal d'ailleurs, avec ce souci d'exactitude, quel autre paysage Giono pourrait mettre dans ses livres, que celui qui entre dans ses fenêtres, quels autres personnages que ceux qui l'entourent, ou que ses fantômes de famille, dont la légende se transmet de père en fils. Giono ne voyage presque jamais. La seule exception est l'année 1952 où il est allé voir sa fille en Écosse et le théâtre d'un futur roman en Italie. Il lui arrive de ne pas descendre à Manosque de plusieurs mois. Et il y a quatorze ans qu'il n'a pas résidé à Paris. "On y est toujours, dit-il, soit fermé, soit en représentation. Cette alternative ne m'intéresse pas. Paris ne m'apporte rien. Je n'ai pas la même longueur d'ondes que les gens qui y vivent." Quand il prend des vacances, c'est à Gréoux-les-Bains, à 14 kilomètres de Manosque. Il y a un établissement thermal où jaillissent des sources brûlantes. Giono y chauffe son rhumatisme. Dans le silence. Gréoux est une ville d'eau oubliée. C'est il y a cinquante ans qu'elle était à la mode. Aujourd'hui, son casino et son parc sont déserts. Quand Giono s'y promène, il appréhende toujours de rencontrer au détour d'une allée, gambadant autour de la voiture roulante d'une vieille duchesse, le cortège fantastique des personnages d'Anouilh.
Giono refuse de parcourir le monde. Il n'a rien à y chercher. Son bonheur c'est Manosque. "Et seule, dit-il, m'intéresse la chasse au bonheur." Son bonheur, c'est la maison tranquille d'où l'on domine le moutonnement des toits. C'est sur le petit chemin en pente l'odeur de la citronnelle et du romarin. C'est la menuiserie des insectes dans la chaleur du Midi. Le soleil fait partie du bail. Il se lève près d'un grand carton à dessins et se couche juste contre un fauteuil profond comme un divan. Giono se sent libre et heureux au milieu de cet empire de 25 mètres carrés. Robe de chambre à grands carreaux verts et gris, foulard, après-skis marron à fermeture éclair, pipe, il penche son vaste front de musicien des mots, secoue cette chevelure aux courts cheveux en désordre, exactement de couleur poivre et sel, et s'écrie : "Regardez, je peux jeter mon allumette exactement où je veux. Je suis libre. Où le serais-je autant ?".
En effet, personne ne vient jamais le déranger. La famille se tient en bas. La famille, c'est-à-dire Mme. Giono - visage partagé entre l'inquiétude et le dévouement - et ses deux filles, Aline (vingt-quatre ans), assistante d'anglais dans un collège écossais, et Sylvie (dix-huit ans) qui prépare son baccalauréat au collège de Manosque, deux jeunes beautés aux yeux de biche et à la démarche italienne.
 
Il ne connaît pas sa date de naissance
Chaque jour qui passe est pour Giono un miracle parce qu'il a réussi à gagner de l'argent avec ce qui est sa passion, écrire. Gide lui dit un jour : "Est-ce que vous ne souffrez pas pour écrire ? Moi, si." "Si je souffrais, répondit Giono, je n'écrirais plus." Il n'a apparemment aucun de ces raffinements merveilleux de ces complexes, de ces déchirements, qui révèlent d'admirables orages intérieurs. Il vit en père de famille. Il est même un des rares pères de famille de la littérature française. Il se lève tpot, aime le bourgogne, le gros gris, et de temps en temps, un peu de virginie. Il plante des tulipes, va au cinéma, et embrasse les siens chaque soir avant de se coucher. Il échappe à la mode. Il n'a rien de freudien, jamais aucune envie de tuer son père ou de tomber amoureux de ses filles.
Celle simplicité de vie et de sentiments est alliée à une certaine naïveté. Avant-guerre on s'est moqué de lui parce qu'il allait camper avec des étudiants, des ouvriers, des jeunes gens et des jeunes filles de toutes origines dans la montagne voisine du Contadour. On refaisait l'Europe et la paix. On parlait toutes les langues, mais jamais en se vouvoyant. On était égaux et bucoliques. On fraternisait avec les étoiles, les fourmis, les rivières et même les hommes. La tentative était trop charmante pour bien finir. Elle a tourné à la confusion, aux clans, aux disputes. Giono a été accusé d'être un pâtre maniéré, un mage de comédie.
On a essayé de le tuer avec le ridicule, on n'y est pas parvenu, parce qu'il était enthousiaste. Il ne faut pas regarder Giono à travers le face-à-main d'un salon littéraire. Il n'a rien d'un bourgeois. Il mange sur une toile cirée rouge. Il ne sait pas peler une orange. Sa mère était une femme simple qui refusa toujours de lui dire s'il était né le 30 mars 1895. Il semble bien qu'il soit né le 31 mars. Mais Mme. Giono prenait ses précautions contre les envoûteuses et les lanceuses de sorts qui pourraient "lui porter tort". Sa mère était parisienne. Elle était la fille du premier trombone dont nous avons parlé, qui avait épousé une jolie bonne d'enfant picarde, rencontrée dans un square, un jour de permission.
L'origine paternelle est aussi significative. Elle permet de dire que Giono est indiscutablement de souche populaire. Il ne s'en cache pas. Il ouvre un tiroir et sort fièrement et bien gentiment aussi, une sorte de passeport tout écorné qui est truffé de vieux papiers. Il l'ouvre, déplie une lettre rongée par le temps, la referme en soupirant. C'est un certificat de bonne moralité, et le carnet est le livret d'ouvrier de son père : "Jean-Antoine Giono, 1 m 76, yeux gris, nez rectiligne..."
Il a vécu une enfance à la Dickens, dans une vieille maison du vieux Manosque, au 14 de la rue Sans-nom. La maison était blanche et noire. Blanche, parce que sa mère était blanchisseuse. Le petit Giono, son cartable sur l'épaule, ne s'arrêtait pas pourtant dans la grande pièce claire où cinq belles jeunes filles chantaient un fer à la main. Il grimpait au second étage, derrière la maison. Il entrait le cœur battant dans la pièce étrange où un grand vieillard (quand il naquit, son père avait cinquante ans) s'affairait sous une lampe de cuivre à une singulière broderie. C'était son père qui, l'alène à la main, fabriquait une chaussure. La pièce était ocellée des ombres des formes de pieds en bois. "Alors fiston, demandait le père, ça a été à l'école ?" Mais le petit Jean n'aimait guère parler. Il préférait se laisser bercer par les aventures interminables que lui racontait son père. En rêve il allait avec lui d'auberge en auberge, obéissant aux rites secrets. Car le père Giono, né en France, mais sujet italien naturalisé, avait été lui aussi carbonaro. C'est de cette lutte qu'il tenait un goût presque excessif de la solidarité et de l'assistance. Dans le fameux livret, au milieu des certificats, il y a une gravure dont il ne se défit jamais : le portrait de Voltaire, adversaire des tyrannies, celle du trône et celle de l'autel.
Mais les récits jetés soir après soir dans l'âme attentive d'un petit garçon méridional ne seraient pas devenus des graines de romans sans la Providence qui voulut que la mère de Giono fut repasseuse de la communauté religieuse de Manosque dont le père Giono (bien qu'athée et protestant) se trouvait de son côté être le cordonnier. Cette double recommandation lui permit d'y faire des études primaires. Il put même faire des études secondaires. Elles ne coûtèrent rien. Manosque était alors, avant Laval, la seule ville de France qui possédât un collège gratuit : c'était un don de Napoléon Ier à des pays déshérités. Mais il fut obligé de quitter le collège avant le baccalauréat pour travailler et aider ses parents qui étaient âgés. Il entra comme grouillot à l'agence du Comptoir d'Escompte de Paris. N'importe, il était asez armé maintenant pour s'engager dans l'autre carrière dont il allait bientôt rêver. Jamais Giono n'a ressenti aucune amertume d'être devenu un petit employé de province. Il le resta dix-sept ans. Son travail à la banque lui procurait la sécurité matérielle. Il pouvait écrire sans inquiétude du lendemain. Sans ambition non plus. Quand Colline parut il avait dans ses tiroirs trois romans. Il n'était pour rien dans cette publication. Il avait fallu que son viel ami, le peintre Lucien Jacques, vint à Paris porter lui-même le manuscrit aux éditeurs. Le livre sortit en 1929 avec une "prière d'insérer" qui disait laconiquement : "Giono (Jean), écrivain français - né à Manosque - vivant - ne sait pas nager."
 
Le roman de Ceux que Dieu n'a pas oubliés
 C'est cela  son côté paysan, cette ignorance de toutes les natations, cet attachement à sa petite ville et sa peur de la grande. Il est bien "un de Manosque". Quand il a un peu d'argent, il achète une ferme, un lopin de terre. Il ne s'en irait à aucun prix. S'il a quittté la banque, c'est qu'on voulait le nommer directeur à Antibes. Et Antibes, c'est très loin. Seul peut-être l'amour aurait pu l'arracher à cette passion. Il a été heureusement très prudent. Il a choisi la fille du coiffeur d'en bas, Élise, sa voisine.
Il existe entre Manosque et lui un véritable cordon ombilical. Il aime et respecte ce pays qui lui a tout donné, le jour et la gloire, ce pays auquel il a consacré sa vie. Pour lui Manosque est une vraie personne. On la retrouve toujours un peu dans chacun de ses livres. Mais dans aucun, sans doute, elle n'est plus présente que dans Le Moulin de Pologne. Il ne prononce jamais son nom mais on la devine sans cesse. Elle est l'arrière-plan tantôt obscur, tantôt lumineux du drame.
Ce roman mérite une place à part dans l'œuvre de Giono. Il a divorcé d'avec la muse abusive qui lui a inspiré : Le Poids du ciel et Le Serpent d'étoiles. Il a troqué Virgile et Lucrèce contre stebdhal qui ne quitte plus sa table de chevet. On retrouve l'atmosphère de Lucien Leuwen, pleine de clins d'œil et d'intelligence, de coups de pistolet, de coups de théâtre. Car le ressort de l'intérêt ne se détend jamais. Giono a employé le plus puissant dont puisse disposer un écrivain, celui-là même de la tragédie grecque : Fatalité. Le Moulin de Pologne est l'hallucinante histoire d'une famille maudite. On rencontre parfois autour de soi de ces gens qui, de père en fils, ont connu de mystérieux rendez-vous avec le malheur. Ce sont des êtres inquiets qui se sentent pris dans un orage et qui n'osent plus bouger de peur de servir de paratonnerre à la catastrophe. Dieu ne les oublie jamais. Ils peuvent croire parfois qu'ils sont sortis du filet du Destin. C'est une illusion. Le Moulin de Pologne raconte la lutte des Coste contre une fatalité plus ou moins pressée mais jamais oublieuse. Le moulin de Pologne, qui est la scène de la tragédie, n'existe pas. Ou plutôt c'est une vieille ferme en ruines des environs de Manosque (Montlaux). Giono a été séduit par le nom. Il le décrivit ainsi : "Un domaine de plaisance situé à un kilomètre à peine de nos faubourgs ouest par la route. En réalité, la promenade de Bellevue le surplombe exactement. Si on le voulait, on pourrait cracher sur la toiture du château."
L'histoire dure à peu près un siècle. Elle est racontée par une sorte de récitant qui parle à la première personne et fait la chronique de cves événements qui ont laissé une trace inoubliable dans la mémoire des habitants de la petite ville. Tout commence avec Coste, un homme maigre et silencieux. Ce Coste qui revenait du Mexique et qui était un enfant du pays fit construire "Le Moulin de Pologne". Il n'y avait pas de Polonais et ce n'était pas un moulin. On dit seulement que jadis, allant à Rome, unpèlerin polonais s'y établit dans une cabane. Coste semblait être aux prises avec un problême qu'il essayait de résoudre de deux faàons différentes sans jamais y arriver. Nous sommes au cœur de l'affaire. Coste appartenait justement à cette misérable cohorte humaine de ceux "que Dieu n'a pas oubliés". Il se rappelait à lui en l'accablant des plus grands malheurs. Sa femme et ses deux fils avaient été frappés tous les trois, l'un après l'autre, à quelque temps d'intervalle, par des morts accidentelles très spectaculaires. La première fois Coste s'était dit : "C'est le sort commun." La mort, qu'elle qu'elle soit, est le sort commun. La seconde fois il ne dit rien. La troisième fois il dit : "Je refuse." Ce qui l'avait révolté c'était moins la mort que le constant appareil dans lequel elle se présentait. Chaque fois c'était brusquement et dans une sorte d'aurore boréale; une exception rouge et théâtrale. Il ne pouvait pas oublier. Il était comme un homme qui avance pas à pas sur des cartouches de dynamite. Pour lui, à la rigueur, il s'était fait une raison. Mais pas pour les deux filles qui lui restaient : Anaïs et Clara. Il fallait leur donner des maris auxquels Dieu ne pense pas, qu'il a laissés dans quelque coin et qu'il a totalement oubliés. Si la chose était possible, il les marierait avec des curés. Ce sont exactement les gens qu'il faut. Il ne leur arrive jamais rien, ils meurent entier et de vieillesse. Finalement, Anaïs et Clara Coste épousèrent Pierre et Paul de M...
Alors, pendant cinquante ans, les catastrophes vont défiler. Marie qui s'étouffe en croquant une cerise très dure qu'on appelle cœur-de-lion; Paul, Clara et leurs deux fils qui brûlent dans le train de Versailles en même temps que Dumont d'Urville; Pierre qui devient fou, etc... Finalement, on arrive à Julie. Elle sera la dernière blague du destin. Il va lui laisser l'illusion que le mauvais charme est rompu. Le Destin est un pêcheur d'hommes qui aime lâcher du fil pour fatiguer sa proie. Julie va occuper le devant de la scène pendant la moitié du roman.
Julie enfant traîne encore avec elle, comme une infirmité, la réputation de la famille. A l'école on l'appelle "la morte", on s'amuse à lui faire peur. Tout le monde veut être son destin. Résuktat, elle tombe dans des convulsions qui durent trois jours et dont elle sort louche. D'un côté ella était très belle, de l'autre elle était horrible à voir avec son gros œil chaviré et le coin de sa bouche tordue. C'était une bien mauvaise entrée dans la vie. Mais Dieu, merveilleusement intelligent, aime s'amuser. Malgré son double profil, ou peut être à cause de lui, Julie se maria. Elle épousa M. Joseph le soir du scandale. Le scandale fit d'avoir demandé le soir du tirage de la tombola devant toute la ville réunie : "Est-ce qu'on peut gagner le bonheur ?" On entendit mal sa question. Elle la "grillonna" dans l'oreille de M. de K... N'importe, il suffisait qu'elle fût là et qu'elle voulût danser avec son odeur de drame et son visage changeant comme la fotune même.
Ce mariage fut un mariage d'amour. "Le Moulin de Pologne" redevint plus vivant qu'il n'avait jamais été. Il bruissait chaque soir de rires et de murmures. "Je ne veux pas être plus heureuse que les autres", avoua humblement Julie un soir. "C'était à mon avis une si imprudente déclaration de bonheur, note le récitant témoin des derniers jours du moulin, qu'il me sembla entendre siffler l'enfer dans la profondeur des sycomores".
Il ne s'était pas trompé. Dieu n'avait pas oublié Julie. Il a une mémoire et une constance sans défaillance. Julie, un soir, dut suivre le chemin terrible où ses ancêtres l'avaient précédée. Elle paya peut-être encore plus que les autres le sacrilège que constituait pour Dieu l'existence d'un Coste sur la terre. Le dénouement fut cruel parce qu'il était absurde et pour la première fois inattendu. Il ne convient pas de la rapporter ici. Ce serait aussi fâcheux que de révéler le nom de l'assassin au lecteur d'un roman policier. Qu'on sache seulement qu'à partir de ce soir là Le Moulin de Pologne entra dans la paix des ruines. Et Giono termine son livre sur une phrase qu'il met dans la bouche de son mystériaux récitant. Elle prend à la gorge par sa suavité et son insignifiance réellement pognante après un si long cauchemar; c'est une phrase qui sent la tisane et le désespoir. Une phrase à laquelle il ne convient plus d'ajouter quoi que ce soit : "J'eus, naturellement, dit le récitant, une crise de rhumatismes qui me tint au lit pendant plus de trois semaines; quand elle fut finie - porte fermée - je me remis à mes fleurs."


Jean FARRAN
 


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Création et réalisation
Guy de Malivert

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