Le 10 Mars 1995  
Critique de Pierre LEPAPE - à l'occasion de la publication du "Journal de l'occupation" de Jean GIONO
Écrivain et journaliste, Pierre Lepape est un critique littéraire aussi brillant qu'exigeant.
Il a longtemps tenu le fameux feuilleton littéraire du journal Le Monde.


Au cas où vous utilisiseriez ce texte, merci d'en citer l'origine www.giono.com (site non officiel depuis 12/2000)

Le triomphe de la littérature


Dans son Journal de l'Occupation, à la date du 20 septembre 1943, Giono note que Vlaminck, dans un livre qui vient de paraître, l'appelle « le Tino Rossi de la littérature ». Il s'en offusque à peine : « Il n'a pas tout à fait tort. Il y a un peu de ça. Mais je crois (peut-être je me trompe. Je ne discute pas), je crois qu'il n'y a pas que ça. » Ce quasi-acquiescement d'un écrivain à sa caricature nous surprend d'autant plus que nous venons de lire l'autre Journal de Giono, celui qu'il rédigea entre 1935 et 1939. On était très loin alors de Tino Rossi : « Je suis en train de construire une sauvage explication des termes de la vie. Je reconnais cette fois que c'est loin en avant des choses faites dans ce siècle. C'est loin en avant de tout. » Il ne cesse de le répéter, presque à chaque page : ce qu'il écrit est merveilleux et surpasse de cent coudées la production de ses contemporains. Les livres à venir se bousculent sous la plume et dans sa tête. Il dresse les plans de l'oeuvre future, dans l'enthousiasme et dans la fièvre. Il tutoie les dieux. Manosque n'a jamais été aussi proche de l'Olympe ; aussi loin de la ritournelle méridionale. Aux antipodes des daudeteries et des pagnolades.
Est-ce le même écrivain qui note le 24 décembre 1943 : « Il me faut apprendre des mots. Enrichir mon vocabulaire. Ma phrase sera plus aisée et plus juste. Des sonorités nouvelles me seront permises, je donnerai de nouvelles couleurs à mes pensées. (...) Lire en faisant attention à tous les mots nouveaux pour moi et les relever, les écrire humblement en listes. Puis avoir la sagesse de ne pas les employer, ou presque pas, à part quelques-uns très rares, tant qu'ils n'ont pas passé dans mon habitude. » ? C'est comme si le plomb du doute s'était abattu sur le romancier, sur l'homme, sur son oeuvre et sur sa vie. Comme si l'orgueil qui soulevait tout ça avait été piétiné. En 1943, à quarante-huit ans, Giono se prend pour un vieil écrivain débutant. Il nous donne des envies de le secouer, de lui faire relire ses envolées superbes des années 30, du temps qu'il se préoccupait comme d'une guigne de l'ampleur de son vocabulaire tout absorbé qu'il était à faire ce qu'il savait faire mieux que personne : inventer un monde et y faire croire.
Par bonheur, Giono renaîtra, mais nous l'avons échappé belle. L'histoire a bien failli écraser ce poète. Les deux journaux inédits permettent de comprendre pourquoi. Pourquoi, d'abord, Giono, qui n'a jamais rédigé de journal, a choisi de le faire dans ces années troublées. « C'est une manifestation de ma solitude. Peut-être une défense secrète contre cette solitude », écrit-il, dès la première page. Il a choisi de vivre loin de Paris, contre Paris et ses intellectuels, près de la terre, qui est « vraiment une admirable puissance d'équilibre et de joie ». Mais ce solitaire, ce sauvage qui se sent gêné par la compagnie des hommes a aussi décidé les temps l'y incitent de « faire partager sa joie », de délivrer son message. C'est une navigation dont il ne connaît pas les règles et qu'il devine contraire à son tempérament. Ce Journal est sa boussole pour une expédition dans le monde réel dont il pressent les embûches. En contrepoint, comme pour se rassurer et faire le lien, Giono y note aussi ce qui lui importe vraiment : la progression de son oeuvre.
 
Dès les premières pages, on pressent le drame. Giono est un écrivain d'une absolue sincérité : il croit que ce qu'il invente est vrai. Et ça l'est, sans doute, à la manière d'Homère, mais Homère n'a pas à se colleter avec la réalité, avec le nazisme et le stalinisme, pas même avec Chautemps et Daladier. Homère ne hait pas le monde dans lequel il vit, Giono si. C'est pour cela qu'il s'affirme révolutionnaire et qu'il commence par soutenir les communistes. Mais sa révolution n'est pas ce monde. Ses amis exaltent le prolétariat, lui rêve d'une paysannerie universelle, des Basses-Alpes généralisées. Plus d'usines, plus d'asphalte, plus de bibliothèques « la découverte de l'imprimerie a été l'une des plus grandes catastrophes du monde » , plus de Paris enfin, « ce faux moyen de vivre ». Un monde de pureté, communiant dans le culte des « vraies richesses », où ne s'affrontent plus que les hommes libres les « caractères » et la nature dans un combat titanesque, amoureux et éternel. Les amis s'éloignent, un à un.
Le Journal est empli de lettres de rupture, souvent précédées de discussions bienveillantes et patientes ; mais on ne transige pas avec l'absolu, et Giono écarte ceux qui osent douter des vertus du pacifisme face à Hitler. Les disciples viennent remplacer les amis remerciés. Autour de Giono vient se former une petite garde d'adulateurs à qui les randonnées du Cantadour servent de cheminement intellectuel. Giono jouit à la fois de son isolement avoir raison contre tous est un alcool qui monte à la tête et du statut de prophète que lui octroient ces campeurs au regard clair et au mollet alerte. Rien ne le fera plus bouger de son piédestal, même la guerre d'Espagne.
Il y a de la grandeur dans cet aveuglement ; une manière de croire son imagination plutôt que les journaux dont on a peu d'exemples chez les gens sensés. Le 24 novembre 1938, il accepte l'idée saugrenue d'une rencontre avec Hitler pour qu'il « prenne l'initiative d'un désarmement général universel ». Il compare son combat à un voilier magique : « Quand on le voit rien ne paraît plus beau que d'être englouti avec lui. S'il s'engloutit. »
Le génie littéraire de Giono n'y peut rien : les naufrages ne sont admirables que pour les spectateurs, pas pour ceux qui se noient. Le Giono de 1943-1944 est un homme cassé. Il a perdu tous ses repères ; Vichy l'adore, la propagande allemande fait des films sur lui ; il voit le piège, mais il ne fait rien pour l'éviter. Il se bouche les yeux et les oreilles. Un ami juif vient le voir : « Il me demande ce que je pense du problème juif. Il voudrait que j'écrive sur le problème juif. Il voudrait que je prenne position. Je lui dis que je m'en fous, que je me fous des juifs comme de ma première culotte ; qu'il y a mieux à faire sur terre qu'à s'occuper des juifs. Quel narcissisme ! »
Giono n'est pas intelligent ; cela arrive aux plus grands écrivains. Il a une extraordinaire imagination et pas de jugement. Il se trompe même sur son oeuvre. Il écrit : « Ma sensibilité dépouille la réalité quotidienne de tous ses masques ; et la voilà telle qu'elle est : magique. Je suis un réaliste. » Le plus naïf de ses lecteurs sait qu'il est tout sauf réaliste : visionnaire, épique, flamboyant, mystique, transformant des petits drames paysans en tragédies shakespeariennes et sept villages provençaux en autant de cercles de l'enfer. Mais lui, lorsqu'il sort de ses livres, s'en tient à cette maigre étiquette. Dans ses Notes sur l'affaire Dominici de 1954 que redonne cette édition, c'est encore son « réalisme » qu'il met en avant.
 
Giono, qui suit le procès pour le compte d'un journal parisien, se présente comme une sorte d'expert en paysans de Provence : « Je suis du bâtiment. Je sais à peu près de quoi est fait l'accusé car la matière qui le compose et l'esprit qui a animé cette matière pendant soixante-seize ans, je les ai vus plus de mille fois composer des paysans que je connais. » Il connaît les Dominici, les témoins, les jurés comme s'il les avait faits. Ils deviennent des personnages de Giono, malgré eux. Voilà le vieux Gaston Dominici transformé en roi barbare ; Clovis et Gustave, ses fils, sont des dauphins que le commerce des hommes l'un d'eux a fait de la résistance a privé d'une part de leur souveraineté. Quant à la femme de l'accusé, « c'est Hécube... une reine qui sait son droit. » Tout cela est très beau, raconté par Giono. Il ne lui vient pas à l'esprit que c'est du Giono : c'est la vérité des Dominici, celle que ne pourront jamais comprendre le président, l'avocat général et tous ces enquêteurs que l'écrivains rassemble sous une entité froide, abstraite et évidemment ignorante : le Dossier.
Giono fait mieux. Après avoir annexé l'Affaire et ses protagonistes à son univers, fait échapper Lurs à sa géographie réelle pour la faire entrer dans ce territoire imaginaire des « hautes terres » dont il est le seul maître, il s'appuie sur cette reconstruction romanesque pour faire la preuve du réalisme de son oeuvre : « Quand j'ai publié mes premiers livres, on a dit que « mes paysans » n'étaient pas vrais. On voit maintenant qu'ils l'étaient. » Imparable tautologie d'un magicien.
Mais la mythologie rêvée et inventée par Giono est faite de blocs si finement jointés, elle adhère au réel par tant de détails exacts, qu'elle s'impose comme la vérité. Il est amusant de constater qu'à Paris un de ces jeunes intellectuels de gauche sophistiqués que Giono déteste prend appui sur le compte rendu d'audience de Giono et sur sa thématique la toute- puissance de la rhétorique urbaine acharnée contre un paysan pauvre en mots pour dénoncer dramatiquement le « terrorisme » de la justice : « Voler son langage à un homme au nom même du langage, tous les meurtres légaux commencent par là. » Ce jeune écrivain se nomme Roland Barthes. Son texte s'intitule : Dominici ou le triomphe de la littérature (1).


PIERRE LEPAPE
Ecrivain et journaliste, Pierre Lepape est un critique littéraire aussi brillant qu'exigeant. Il a longtemps tenu le fameux feuilleton littéraire du journal Le Monde.

(1) PUBLIE DANS LES LETTRES NOUVELLES, LA REVUE DE MAURICE NADEAU EN 1954, LE TEXTE DE BARTHES A ETE REPRIS EN 1957 DANS MYTHOLOGIES (LE SEUIL).
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