L’homme et son œuvre

 

Introduction

Si le nom de Lamartine est largement connu, l’homme et son œuvre le sont beaucoup moins, occultés qu’ils sont par une approche littéraire généralement tronquée, orientée surtout sur le poète élégiaque, sur le chantre des émotions intimes et des tristesses existentielles, sur " le rêveur ànacelle " que dénonçaient ses détracteurs, tel Flaubert qui estimait que " la réalité demande des mâles plus velus ", tel Guizot qui décrétait qu’en politique " Monsieur de Lamartine ne fut pas un homme sérieux ".

Cette attitude injuste envers un homme qui certes fut peut-être plus grand dans son être et ses actes que dans son œuvre, et qui, par ailleurs, contribua lui-même, à la fin de sa vie, à occulter ses œuvres les plus belles, les plus solides sous la surabondance d’une production littéraire tardive que lui imposa l’énormité de sa dette et après l’amertume de son échec politique, cette attitude injuste mérite d’être rectifiée. Ce fut surtout l’œuvre d’Henri Guillemin qui a restitué avec une conviction et une documentation exemplaires, l’Homme Lamartine, dans toute sa richesse et dans toute l’énergie vitale de ses belles années (entre 1820 et 1850). Cette présentation sur Internet lui doit beaucoup.

 

Qui était Lamartine ?

 

Le milieu originel

Alphonse-Marie-Louis de Lamartine est né à Mâcon le 21 octobre 1790, fils du cadet d’une famille de petite noblesse (noblesse de robe obtenue par l’ascendant au 5e degré du poète, après l’acquisition d’une charge de Conseiller du Roi en 1651). La famille se constitua, par alliances et acquisitions, un très important patrimoine immobilier en Bourgogne (Mâconnais - Dijonnais) et en Franche-Comté (Morez et Saint-Claude). Patrimoine largement altéré par la mauvaise gestion du grand-père de Lamartine et par les conséquences sociales de la Révolution, surtout en Franche-Comté. Restait le noyau bourguignon qu’Alphonse de Lamartine s’acharna à maintenir entre ses mains par le rachat des parts successorales de ses cinq sœurs, première source des difficultés financières qui accompagnèrent toute sa vie. Donc grand propriétaire terrien, à la tête notamment d’un important vignoble en Mâconnais, à Milly et à Monceau, commune de Prissé (" Je ne suis pas un poète, s’amusait-il dire, je suis un grand vigneron ").

L’enfance

Cadet de famille, mais chargé de perpétuer le nom, Pierre de Lamartine, père d’Alphonse, reçut au partage successoral de 1798 la maison et le vignoble de Milly où sa famille s’installa sans luxe, dans une vie très proche de celle de ses vignerons. L’enfant grandit parmi ce petit peuple rural, éduqué par une mère exemplaire, Alix des Roys, qui lui inculqua un altruisme généreux et une foi catholique sans faille. Il devait sa vie entière vouer à sa mère une vénération profonde que l’on trouvera exprimée avec ferveur dans bien des œuvres de la maturité.

Maison de MillyEn 1802, après une expérience malheureuse dans une pension lyonnaise d’où il s’échappa, il est mis par sa mère en pension chez les Pères de la Foi (ex-Jésuites) à Belley. Il y fait ses humanités, s’éveille aux attraits de la littérature et surtout y noue des amitiés qui seront pour lui de solides et féconds soutiens, surtout celle du Dauphinois Aymon de Virieu, avec qui il échangera une correspondance ininterrompue jusqu’àl a mort de celui-ci en 1841.

Les jeunes années

De 1808 à1814, le jeune Alphonse est dans une totale oisiveté : sa famille ne veut pas le voir servir l’Empire. Il vit donc en dilettante jusqu’au retour des Bourbons, en 1814.

Quelques frasques, des dettes, un amour indésirable : la famille décide de le dépayser pour quelques mois en le confiant à des cousins que leurs affaires appellent en Italie, à Livourne et à Pise.

Il obtient de pouvoir descendre jusqu’à Naples (décembre 1811 - avril 1812) où un cousin de sa mère dirige la manufacture des tabacs. C’est ici qu’il vit librement le premier amour total qui restera pour sa vie entière un impérissable souvenir : celui de " Graziella ", en réalité Antoniella Jacomino, qui sera la première Elvire chantée par ses poèmes.

Retour à Mâcon. Chute de Napoléon. Le retour des Bourbons est accueilli avec enthousiasme chez les Lamartine. Alphonse a alors 24 ans et son père lui obtient une place dans les Gardes du Corps de Louis XVIII, en garnison à Beauvais. Le retour de Napoléon en juin 1815 lui fait abandonner un état qu’il prise peu. Pour échapper à une conscription impériale pendant les Cent-Jours, sa famille le fait passer en Suisse, puis sur la rive savoyarde du Léman, d’où, après le second retour des Bourbons il gagne Chambéry, invité par son condisciple de Belley, Louis de Vignet, neveu des frères de Maistre. Retour à Mâcon. Pesanteur du milieu familial où règne en despote d’ancien régime son oncle aîné. Mal-être, qu’il va soigner aux eaux d’Aix en Savoie où se produit la miraculeuse rencontre, celle de Julie Charles, sauvée par Lamartine d’un naufrage sur le lac du Bourget. C’est une femme aimante et cultivée qui le révèle à lui-même.

De cet amour romantique que la mort de Julie interrompra en décembre 1827, naît le poète et les grandes poèmes-effusions que recueilleront en 1820 les Méditations poétiques, et qui enchanteront toute une génération en attente par dessus le drame de la Révolution et les bouleversements de l’Empire, d’un retour aux effusions du cœur qu’avait si bien amorcé Rousseau avec la Nouvelle Héloïse et les Confessions.

Dès cette époque, Lamartine ambitionne d’être un auteur, et d’abord un auteur dramatique. Il écrit entre 1816 et 1818 un " Saûl ", tragédie néoclassique, et il amorce un " Clovis ", une " Médée "... " Saül " est refusé par le tragédien Talma à la Comédie Française. Lamartine renonce alors à son ambition d’écrire pour la scène à la façon pseudo-racinienne de Voltaire : il sera le poète des sentiments et du cœur, celui qu’attendaient les Français las des tensions politiques sociales et militaires de la Révolution et de l’Empire.

La maturité

Il se marie en 1820 avec une anglaise, Mary Ann Birch. Il s’est selon ses propres paroles " enchâssé dans l’ordre ". Il entre en 1820 dans la carrière diplomatique avec la fonction d’attaché d’ambassade à Naples, mais revient rapidement en congé en France pour s’installer dans le château de Saint-Point, en Mâconnais, que son père lui a accordé en " avance d’hoiries ". Il repartira en 1825 comme secrétaire d’ambassade à Florence, y restera une trentaine de mois et reviendra définitivement en France en août 1828, déjà tenté par le désir d’entrer dans une carrière politique. Le 5 novembre 1829 il est élu à l’Académie Française où il est reçu par Cuvier le 1er avril 1830.

 

La carrière littéraire

Lamartine a versifié abondamment dès le collège. Il a acquis son " métier " poétique dans la fréquentation de la poésie du XVIIIe siècle et des poètes du 1er Empire : les tragédies de Voltaire, la rhétorique des œuvres didactiques, les églogues légères des Delille, des Parny, des Lebrun, des Saint Lambert, ont été ses modèles. Il ne se délivrera jamais complètement de ces influences et ce n’est que lorsque la force de l’émotion, la densité de la pensée, les bouleversements intérieurs apporteront une transcendance spontanée à son langage, qu’il sera le grand poète au verbe musical, incantation, envoûtant, en qui le public de 1820 salua, avec les Méditations Poétiques, le créateur d’une miraculeuse éclosion de vraie poésie. Rimbaud a eu la formule exacte quand il reconnut en Lamartine un " voyant ", c’est-à-dire un véritable poète, mais " étranglé par la forme vieille ". Et Sainte Beuve discerna bien la source profonde de ses plus belles réussites avec cette formule : " Lamartine ignorant qui ne sait que son âme ".

Mais cette ‚me complexe est celle d’un être qui vit en communion permanente, physique autant que morale, avec les autres êtres et avec toutes les choses, un être doué d’une immense force vitale et qui se sent - il l’a dit lui-même - comme porté par un " océan de sympathie " au sein de la nature. " Vivre en tout, c’est vivre cent fois " écrit-il dans le poème Utopie, " c’est se fondre soi-même dans l’universelle unité ". Et cette universelle unité, c’est pour Lamartine celle d’un Dieu unique et souverain, qui sera toujours le pÙle fixe de ses pensées et de ses actes.

La révolution poétique amorcée au XIXe siècle et poursuivie au XXe ne saurait rendre caduque la grande poésie romantique dans la spontanéité et l’originalité qui furent les siennes àson époque, pas plus que la musique contemporaine ne peut faire mépriser celle de Schubert. Lamartine, en dépit du mépris affiché aujourd’hui par une avant-garde prétentieuse et injuste, reste dans ses œuvres poétiques les plus éloquentes un des fleurons du génie poétique français.

 

Les œuvres poétiques

Entre le 5 et le 11 mars 1820, un petit recueil de 24 poèmes tiré à 500 exemplaires est mis en vente, sans non d’auteur, sous le titre de " Méditations poétiques ". Le tirage est épuisé en une semaine. Une seconde édition, signée Alphonse de Lamartine, est mise en vente dès le 10 avril, avec deux poèmes en plus. En novembre 1820 on est à la septième édition malgré une critique très mitigée dans la presse conservatrice.

Les plus achevés de ces poèmes sont inspirés par Julie Charles, l’égérie du Lac du Bourget, rencontrée à Aix les Bains en octobre 1816, morte à Paris le 18 décembre 1817. Ce sont dans l’ordre du recueil L’isolement (août 1818, écrit à Milly), Le soir (mai-juin 1819, écrit àMontculot), L’immortalité (dédiée àJulie Charles, automne 1817 à Milly), Le désespoir (automne 1819 à Milly), Souvenir (1819 à Montculot), Le lac de B... (septembre 1817, Aix les Bains), Invocation (octobre 1816 à Aix).

Les autres Méditations sont d’inspiration diverses : poèmes religieux (la Providence àl’Homme, la Prière, la Foi...) et poèmes de circonstance. L’une des plus célèbres exprime le désarroi existentiel du poète : le Vallon, qui date sans doute de 1817 - 1819. Dans les éditions ultérieures s’y ajouteront de beaux poèmes de dates diverses (le Lys du Golfe de Santa Restitua, Souvenir àla Princesse d’Orange (Paris 1845) ; le Coquillage au bord de la mer...). Et en 1849 l’édition dite " des souscripteurs " comportera une préface oś Lamartine raconte comment il a senti naître en lui le génie poétique.

Les Nouvelles Méditations
Le succès des Premières Méditations engage Lamartine à publier un second recueil. Les Nouvelles Méditations poétiques paraissent le 25 septembre 1823, immédiatement après le long poème de la Mort de Socrate paru le 20. Vingt-six poèmes, dont l’ordre dans le recueil sera modifié dès la seconde édition. La tonalité générale est beaucoup moins homogène que dans les Premières Méditations. Le succès s’en ressent. On juge le recueil " décousu ". Les poèmes les plus appréciés sont : Bonaparte (juin 1823), Les Etoiles (1819 à Montculot). Les Préludes (" Sonate de poésie " aux dires de Lamartine, 375 vers, exercice composite alternant le lyrique familier et l’épique héroïque). Le Crucifix (inspiré par la mémoire de Madame Charles), Chant d’amour (Ischia 1820, dédié à son épouse Mary-Ann Birch).


La Mort de Socrate
Initié à la philosophie de Platon par son ami de Fréminville, Lamartine conçut ce poème au cours de l’hiver 1822 - 1823. L’éditeur Ladvocat le publia le 20 septembre 1823. Poème de grande valeur formelle et spirituelle, injustement méconnu. Lamartine voit en Socrate un précurseur de la révélation chrétienne et " il conduit son lecteur par Socrate à l’Evangile " (M.. F.Guyard).


Le dernier chant du pèlerinage d’Harold
Poème achevé le 26 février 1825, publié en mai 1825. Grand admirateur de Lord Byron, profondément touché par sa mort à Missolonghi le 19 août 1824, Lamartine déplore le nihilisme philosophique du grand poète britannique et imagine une possible rédemption, ce qui invite à voir là une sorte de confession de l’auteur, tenté par le doute et déjà par le refus des dogmes chrétiens mais réagissant vigoureusement contre cette dérive. Le poème eut du succès malgré des faiblesses de style regrettables : " emphase néoclassique, gaucherie des transition s" (M. F. Guyard).


Le chant du sacre
Les Lamartine sont des légitimistes profondément attachés aux Bourbons. A l’occasion du sacre de Charles X à Reims, le poète publie le Chant du Sacre (1825). Pièce de circonstance plutôt emphatique, mais sincère qui eut du succès (20 000 exemplaires vendus en quelques jours), mais qui fut vite oubliée. Elle lui valut une promotion dans l’ordre de la Légion d’Honneur.


Les Harmonies poétiques et religieuses
Recueil divisé en quatre livres, paru le 15 juin 1830, composé de 48 pièces. L’œuvre la plus riche de pensées et de sentiments, la plus achevée dans la forme, de Lamartine. Une grande partie des poèmes des Harmonies ont été composés au cours du séjour du poète à Florence où il exerça les fonctions de Secrétaire d’ambassade de juillet 1825 à août 1828, mais plusieurs parmi les plus beaux ont été écrits en Bourgogne.

Hymne du matin (1827 - Livourne - Beauté du matin, hymne à la gloire de Dieu), Bénédiction de Dieu dans la solitude (juillet 1829 à Saint-Point, action de gâces dans la phase la plus heureuse de son existence)... Aux chrétiens dans les temps d’épreuves (Livourne 1826 : " Harmonie particulièrement significative des incertitudes religieuses de Lamartine ", Pensée des Morts (Lucques, septembre 1826 : deuil et consolation dans la foi), L’infini dans les cieux (Florence 1828 : méditation cosmique et religieuse), La source dans les bois (Montculot 1826 au cours d’un congé : retour sur le passé et affirmation de la foi), Jéhova ou l’idée de Dieu - Le Chêne - L’Humanité - L’idée de Dieu : les quatre grandes Harmonies religieuses et philosophiques (Italie 1827-28, mises au point en France en 1829 : développement ample, profondément religieux, de cette idée : tout dans la nature et chez l’homme parle de Dieu, affirme sa présence) ; Milly ou la terre natale (Florence 1825) : hymne d’amour à la terre natale et àla famille). L’hymne au Christ (382 vers conçus à Saint-Point début 1829 : appel à un christianisme évangélique contre la montée d’une incroyance voltairienne). Le Premier Regret (1830 : souvenir de la petite napolitaine, " Graziella ", de 1823), Novissima verba ou mon ‚me est triste jusqu’à la mort (novembre 1829 Montculot : 636 vers, longue méditation sur son passé, sur l’inconnu du futur ; appréhension, tristesse, tonalité sombre, désabusée, comme un pressentiment des deuils à venir (sa mère le 16 novembre 1829 ; sa fille Julia au cours du voyage en Orient, le 7 décembre 1832).

Lamartine ajoutera à l’édition des Harmonies en 1849 outre ses Commentaires, une longue " lettre préface " adressée à son ami d’Esgrigny où il exprime son indéfectible attachement à sa demeure de Saint-Point et " aux chers hôtes de l’éternelle paix " qui reposent dans le tombeau familial tout proche. Entre les Harmonies de 1830 et le Jocelyn de 1836, se situe le Voyage en Orient, événement capital dans la vie spirituelle de Lamartine. Ayant quitté la France le 14 juillet 1832 à bord d’une brick qu’il a naulisé, il gagne Beyrouth où il arrive avec sa femme, sa fille Julia, quatre amis et plusieurs serviteurs, le 6 septembre. Dans des conditions difficiles il est à Jérusalem le 20 octobre. Il compte sur sa prière au Saint Sépulcre pour raffermir une foi catholique qu’il sent mise en cause par un rationalisme croissant vis-à-vis des dogmes. Or non seulement l’illumination espérée ne vient pas, mais après son retour à Beyrouth la petite Julia meurt dans ses bras le 7 décembre. C’est son unique enfant, elle a dix ans et demi... Le coup est terrible. Sa conviction est faite désormais : le Christ est sublime, mais il n’a qu’une nature humaine illuminée par un Dieu dont l’immatérialité, l’unicité, l’impénétrabilité sont les seuls attributs perceptibles par l’homme. Lamartine revient d’Orient avec, au fond de lui, un christianisme philosophique en accord avec les seules exigences de sa raison. Le long récit du Voyage, publié en 1835 et de nombreuses œuvres poétiques ultérieures, en portent le témoignage.


Jocelyn
Dès 1821, Lamartine a envisagé la création d’une vaste épopée, dont le sujet aurait été la destinée de l’homme, des temps bibliques àl’époque contemporaine. Le lien aurait été l’ange déchu pour l’amour d’une mortelle et condamné à vivre la vie entière de l’humanité par réincarnations successives, afin de gagner son rachat. Un premier plan sommaire existe à la Bibliothèque Nationale daté de Montculot 1823. Chaque épisode est appelé " Vision ". On a le canevas de quelques-uns de ces épisodes ; des fragments en ont été écrits, mais on admet que seuls deux d’entre eux ont été menés à bien : le salut final par la rédemption gagnée par le sacerdoce généreux et le sacrifice personnel, c’est Jocelyn ; la chute initiale de l’ange et c’est la Chute d’un Ange (1838).

Jocelyn est un immense poème, sorte de roman en vers écrit à la première personne, ce qui fait le plus souvent du héros le porte parole direct du poète et permet à celui-ci d’exprimer de multiples sentiments, états d’âme, jugements, évocations... Ce qui fait la grandeur de Jocelyn c’est d’une part la spiritualité ouverte et généreuse et d’autre part la beauté littéraire d’une suite de " morceaux " salués par un critique du temps comme " une fête splendide offerte par son opulence à tous les amis de la poésie ". La trame romanesque est banale : Jocelyn se fait prêtre pour assurer à sa sœur la totalité de la dot nécessaire à son mariage ; la Révolution le surprend au séminaire et il doit fuir dans la montagne à la Grotte des Aigles oś il sauve un jeune fugitif comme lui. L’ardente amitié qui les unit se change en amour quand il découvre que le garçon, Laurence, est une fille. Mais Jocelyn s’est engagé dans le sacerdoce et renonce à cet amour. Nommé curé du village de Valneige, au cœur de la montagne savoyarde, il se dévoue à ses paroissiens en toute humilité. Appelé au chevet d’une mourante, il se révèle que c’est Laurence, à qui il donne l’absolution.

Lamartine a combiné dans cette œuvre l’aventure vécue par son ami l’Abbé Dumont, curé de Bussières près de Milly (une aventure amoureuse pendant la Révolution suivie d’un retour au sacerdoce) avec son grand dessin littéraire (la rédemption par la foi et le sacrifice des biens terrestres). C’est à tout prendre une grande œuvre, une " marée équinoxiale de poésie " (Fernand Gregh) et une ardente profession de foi pour un " devoir social " altruiste inspiré par des préceptes d’un christianisme sans dogmatisme théologique.

L’œuvre se compose de neuf " époques " encadrées par un prologue qui présente le curé de Valneige, dont, dit Lamartine : " J’étais le seul ami qu’il eût sur cette terre ", et un épilogue où il rappelle ce qu’avait été la vie d’abnégation du prêtre. Un second épilogue relate une vision qu’a eue un vieux berger : Jocelyn et Laurence apparaissent en une image céleste lumineuse, tandis que roulent dans la montagne les paroles solennelles : " Laurence, Jocelyn, amour, éternité ", donc le pardon définitif de l’ange.

Parmi les grandes pages de Jocelyn, il faut citer : La ferveur et l’ivresse mystique du séminariste à la cathédrale, le printemps à la grotte des Aigles (2e époque) ; le printemps sur la montagne (4e époque) ; la vie quotidienne du prêtre (6e époque) ; la mort de sa mère (7e époque) ; la parabole de la caravane humaine (8e époque) ; l’amour du chien Fido ; la mort du colporteur ; la scène des laboureurs ; la leçon aux enfants du village ; la mort et les funérailles de Laurence (9e époque). Ce grand poème est l’un des premiers à avoir magnifiquement glorifié la beauté de la haute montagne. Si Jocelyn recueillit un vaste succès populaire, il irrita les milieux catholiques par sa religiosité vague et les libertés prises par Lamartine vis-à-vis des dogmes essentiels. Son ami de jeunesse, Louis de Vignet l’accusa d’avoir commis " une mauvaise action " en écrivant Jocelyn. L’œuvre fut mise à l’Index.


La Chute d’un Ange
Après le Voyage en Orient, Lamartine gardait en lui les souvenirs des pays de l’Ancien Testament et de l’atmosphère biblique qui lui étaient alors fortement revenus. Il entreprit une sorte de prologue pré-biblique à l’immense poème de la destinée humaine qu’il avait conçu. L’œuvre est sinon bâclée, du moins très inégale, avec des parties creuses qui rappellent les poèmes épiques pseudo classiques lus dans sa jeunesse comme la Henriade. Mais grâce à des éléments de premier ordre que son imagination hausse à une puissance exceptionnelle et qui rythment le grand poème, sa lecture mérite d’être entreprise. Les pages les plus admirables se situent dans les 3e, 5e et 15e " visions ". Hugo, Leconte-de-Lisle entre autres en ont reconnu la grandeur et l’influence qu’elles ont eue sur leur œuvre personnelle, la Légende des siècles chez Hugo, Caïn chez Leconte de Lisle.

Un mystérieux ermite du Liban que visite le poète lui fait le récit des Temps Primitifs oś les anges viennent planer sur le Liban tandis que les hommes sont encore sauvages. Parmi ces anges, Cédar, qui s’éprend de Daïdha, une fille de la tribu primitive. Tandis que s’élève le chœur des Cèdres du Liban, qui chantent la gloire du Seigneur, il refuse de remonter au ciel et c’est ce qui le condamne à devenir un homme soumis àla condition des créatures terrestres.

La suite des événements est assez confuse et on ne retiendra que les grandes pages épiques : Combat de Cédar pour sauver Daïdha (2e vision), Migration de la tribu primitive (3e vision), Captivité de Daïdha dans la tour de la faim (4e vision) ; Délivrance par Cédar (5e vision) ; fuite vers le Mont Carmel où les deux amants trouvent dans une grotte un prophète sans âge (6e vision) ; prière du prophète (7e vision) ; enseignement du prophète ; fragment du Livre primitif, où Lamartine expose ses principes fondamentaux d’organisation sociale pour établir une fraternité humaine (8e vision) ; surgissement d’un " navire aérien " venu de Babel et conduit par trois hommes brutaux qui tuent le vieillard et emmènent Cédar, Daïdah et leurs deux enfants ; voyage aérien - curieuse anticipation de l’aviation par Lamartine (8e vision). Banquet monstrueux des géants de Babel (10e vision, d’une puissance barbare et proprement sadienne) ; Combat de Cédar et du peuple contre les géants ; trahison de Cédar par l’un d’eux ; mort de Cédar et de Daïdha dans le désert (15e et dernière vision).


Les Recueillements poétiques
Le relatif échec de la Chute d’un Ange décourage quelque peu Lamartine. Cependant, il entreprend de réunir un certain nombre de poèmes épars qu’il publie en mars 1839 sous le titre de Recueillements poétiques. Ce procédé sera repris pour des additions aux publications ultérieures de ses œuvres complètes. En 1851, dans l’édition dite des Souscripteurs, il y ajoutera des " Commentaires ", sortes de compléments aux Confidences qu’il publie depuis 1849. Parmi les plus estimable poèmes de Félix Guillemardet, La Cloche du village, puis le Lis du Golfe de Santa Restitua, Le souvenir àla Princesse d’Orange, ajoutés aux éditons ultérieures.

 Les Recueillements furent mal accueillis par la critique et aussi par le public de 1839. Trop de pièces de circonstance ; pas de grand poème lyrique ou philosophique. La préface, lettre à un ami, Léon Buys d’Ouilly, est la partie la plus intéressante du volume. C’est un peu une anticipation des " Confidences " où Lamartine expose d’une part ce qui est sa vie quotidienne à Saint-Point à cette époque et d’autre part ce qu’est pour lui le " labeur social " " de tout homme qui participe aux périls ou aux bénéfices de la société ".


Toussaint Louverture
C’est un " drame historique " en vers, en cinq actes, écrit en 1839, mais qui ne sera représenté qu’en 1850 avec Frédérick Lemaître dans le rôle-titre. Il met en scène la révolte des Noirs de Saint Domingue contre les Français en 1800. C’est l’occasion pour Lamartine d’écrire de beaux vers sur l’égalité des races et l’indépendance des peuples. Les péripéties en sont un peu compliquées, mais la représentation de 1850 eut un certain succès. On a souligné la générosité de ce drame envers les noirs et, même, ses " vertus provocatrices " ; on y a vu " une œuvre attachante, vibrante d’indignation une œuvre intelligente et humaine ". (René Plantier).


Les poèmes politiques
Lamartine a plusieurs fois demandé à la poésie d’exprimer avec force ses convictions politiques. Dès avant les Fragments du Livre Primitif dans la Chute d’un Ange (1839), on trouve publié en 1831, dans le Livre des Cent et Un le long poème intitulé Les Révolutions, inspiré par la révolution de 1830 et associé dans l’esprit de Lamartine à sa brochure de la Politique Rationnelle. Il y exprime sa conviction que les crises révolutionnaires sont les inévitables tempêtes qui accompagnent les progrès de l’humanité vers " l’horizon de l’avenir ".

 L’Ode au peuple du 19 octobre 1830 est un plaidoyer en faveur de l’amnistie des ministres de Charles X poursuivis après la révolution de juillet, et plus généralement contre la peine de mort.

A Némésis est la réponse du poète au publiciste Barthélémy qui dans sa revue Némésis avait accusé Lamartine de briguer le siège de député par vulgaire intérêt financier. Désintéressé entre tous, le poète avait trouvé dans son indignation des accents particulièrement vengeurs.

Utopie, daté de 1837, écrit à Saint-Point, est l’expression ardente du christianisme philosophique et universel de Lamartine et de sa détermination à œuvrer pour le promouvoir. "Il faut se séparer, pour penser de la foule / Et s’y confondre pour agir ".

La Marseillaise de la Paix (1841), réponse à un poème belliciste et anti français de l’Allemand Becker, est un hymne à la paix entre les nations et à leur collaboration pour des œuvres civilisatrices.

Enfin les Stances au Comte d’Orsay (Monceau, novembre 1850) sont le constat amer, désabusé, de son échec politique après 1848, un " sublime va-te-faire f... lancé au peuple " selon ses propres termes.


Les deux derniers chef d’œuvre
Intégrés au Cours familier de littérature (publié de 1856 jusqu’à sa mort en 1869) deux admirables poèmes couronnent la carrière poétique de Lamartine. 

Le Désert ou l’immatérialité de Dieu, paru dans le XIe Entretien (1856) est une longue méditation issue du choc profond éprouvé par Lamartine après l’échec de sa prière au Saint Sépulcre. Commencé dès 1832 en Orient même, interrompu, puis repris en 1856, le poème exprime toute la philosophie religieuse de Lamartine, depuis le voyage en Orient : la création est l’œuvre d’un Dieu unique, l’immensité et le dépouillement du désert peuvent seuls donner l’idée de son intemporalité et de son impénétrable mystère. Le poème est, après la partie descriptive du désert, une extraordinaire conversation entre ce Dieu, créateur incréé, et sa créature qui consent àrenoncer àcomprendre son impénétrable mystère :

" Tu creuseras en vain le ciel, la mer, la terre
Pour m’y trouver un nom ; je n’en ai qu’un : Mystère
O Mystère lui dis-je, eh bien ! sois donc ma foi ".

A cette œuvre on doit relier le douloureux et beau poème écrit à Jaffa en avril 1833, intitulé Gethsemani ou la mort de Julia. Lamartine y exprime son désespoir et pour finir sa soumission à une volonté divine que l’homme ne peut juger :

Mais c’est Dieu qui t’écrase ; Ô mon âme ! sois forte,
Baise sa main sous la douleur !

Le poème parut en 1835 en annexe au Voyage en Orient.

La vigne et la maison, écrit en octobre 1856 à Milly et à Monceau, parut dans le XVe entretien de mars 1857. Le déchirement de Lamartine à la perspective de devoir vendre la maison de Milly, chère entre toutes, pour alléger sa dette, éclate ici en accents profondément émouvants, dans un dialogue entre son âme et lui. Rappel des jours heureux, évocation des lieux et des êtres chers, invocation à Dieu, glorification de la famille, " cœur de la nature ", tout concourt à faire de cette œuvre un poème profondément émouvant, du plus beau, du plus achevé Lamartine.

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