Chacun
sait combien est subtil le pouvoir expressif de la
poésie. Il ne suffit pas dêtre
habile versificateur pour être poète -
et, en sens contraire, il est des écrivains qui
nont écrit quen prose et qui sont
des poètes authentiques par le pouvoir
incantatoire de leur phrase : chacun a pu le constater
chez des écrivains tels que J.-J. Rousseau,
Chateaubriand ou Maurice Barrès.
On
a tenté depuis longtemps de déterminer
ce qui fait quun texte a une vibration
poétique. Sans parler de lois, en une telle
matière, on a établi que
lémotion poétique et
lespèce denvoûtement
sentimental qui en résulte sur la personne du
lecteur ou de lauditeur résident surtout
dans laccord profond entre le fonds, sa
charge émotionnelle, et la forme son
déroulement avec lagencement du rythme,
des sons et des images propres à projeter
limagination du lecteur hors de ses horizons
habituels.
La
poésie est donc une mystérieuse alchimie
du verbe, associée à la manifestation
dune sensibilité particulièrement
aiguë ; et si chaque poète a ses secrets
de dosage et de mise en harmonie des multiples
composantes complémentaires dont il dispose,
tous doivent réaliser laccord le plus
parfait possible entre ces divers
éléments pour réussir leur
entreprise poétique.
On
a dit de Lamartine quil était " la
poésie même ". Si lon associe
obligatoirement poésie et
spontanéité, cest vrai. Mais on ne
saurait réduire la poésie à une
effusion jaillissante se coulant dans un langage
approprié à sa tension... Il y a la
poésie de lépopée, celle du
drame, et ce ne sont pas celles où Lamartine a
particulièrement brillé. Il est donc
plus juste de dire que Lamartine est un des plus
grands lyriques de notre littérature. On le met
ainsi à sa vraie place.
Ce
lyrisme doit être étudié sur deux
plans, si lon veut essayer den
éclairer les secrets éléments :
le plan de la sensibilité, donc des sources
mêmes de linspiration, et le plan du
langage, donc de la technique de lexpression
poétique.
Tout
dabord prenons rapidement une vue
générale, globale, de
lécrivain pour mieux saisir ensuite ce
qui fait de lui un très grand
poète.
Luvre
de Lamartine est énorme en volumes : 127 tomes
!
Il
a vécu près de quatre vingts ans et il a
eu une vie étonnamment remplie ; il a
abordé lhistoire (Histoire
des Girondins),
le théâtre (Saül,
Toussaint Louverture),
le roman (Geneviève,
le Tailleur de Pierre de
Saint-Point),
la critique littéraire (le
Cours familier de
littérature),
lautobiographie (les
Confidences,
les Mémoires
divers), enfin il a été un
écrivain politique en mÍme temps
quun homme politique.
Dans
cette masse immense décrits, il y a une
forte proportion de parties mortes... Né
à la fin du XVIIIe siècle, il a
été nourri dans sa jeunesse
décrivains pseudo-classiques et il lui en
est resté dindélébiles
habitudes de langage qui font trop souvent que ses
uvres sont entachées de formules et de
clichés qui les déprécient.
Rimbaud la bien senti, qui reconnaissait en
Lamartine un " voyant ",
cest-à-dire un poète
particulièrement sensible, mais le jugeait
" étranglé par la forme
vieille ". Dautre part, poussé par
des besoins dargent toujours plus
impératifs - bien plus pour satisfaire sa
générosité native que par
appât du gain - il a abusé de sa
facilité à écrire en vers et en
prose pour remplir des pages dont beaucoup sont sans
grand intérêt pour nous
aujourdhui.
On
peut même avancer que la publication dans la
collection de la Pléiade
des uvres
poétiques
complètes par Marius-François Guyard, a
quelque chose daccablant, tant on y
découvre de pièces sans valeur, de
poèmes bâclés et verbeux, de vers
semés de chevilles, de métaphores
usées... Poète instinctif, Lamartine ne
réussit que quand il est porté par
lémotion ou la conviction profonde, que
quand il sexprime pour lui-même en
oubliant tout le reste. Il nest pas un ciseleur
ou un brasseur de mots à la façon
dun Hugo, pour le seul bonheur de se sentir
maître du langage en le modelant puissamment. Il
travaille certes parfois son poème, mais il se
lasse vite, et trop souvent, se laisse aller à
une logorrhée insipide, si
lintensité émotionnelle ou de
conviction tombe : le poème semble devenir pour
lui un exercice quasiment scolaire de versification
selon les vieilles règles, tout
extérieures, du pseudo-classicisme du XVIIIe
siècle et il nous ennuie. De longues pages de
La
Chute dun Ange,
sont à ce titre, particulièrement
édifiantes dans leur logorrhée de vers
laborieusement chevillés, avec leur syntaxe
parfois outrageusement torturée et leurs images
conventionnelles.
Voici
les géants : le premier, abattu par
Cédar quand ils veulent le capturer (2e vision)
avant de succomber :
De
ses poumons broyés la cavité
sonore
Gémit comme un tronc creux dif ou
de sycomore.
Voici
les géants assaillant Cédar qui
démolit la tour où Daïdha est
captive
Mille
flèches de bois dans les flammes durci
Mille cris à linstant
jaillissent, mille frondes
Font voler à linstant le lit roulant
des ondes
Sifflent, autour de lui lair en est
obscurci.
Cest
le style épique du XVIIIe siècle pseudo
classique. Hugo en recueillera lesprit, mais
saura donner à lexpression un tour
moderne et directement efficace dans
lévocation du fantastique.
Il
faut donc procéder à une
décantation et éliminer peut-être
les trois quarts de sa production pour retrouver
Lamartine dans son uvre vive. Mais le quart
vivant qui reste, même si malheureusement il est
occulté par le magma de ce qui ne fut que pages
hâtives, textes de circonstance ou
littérature alimentaire, ce quart que le temps
na ni terni ni amoindri, est une uvre
forte, porteuse dune énergie vitale
immense, fondée essentiellement sur
lamour universel, sur le sentiment que
lhomme pourrait, devrait, se sentir, au sein de
la nature, comme porté par un Océan de
sympathie (ce terme étant pris dans son sens le
plus fort). Lamartine a toujours vécu en
communion permanente, physique autant que morale, avec
les êtres et les choses. Il sest
exalté sa vie durant à cette idée
que chaque être est un morceau du Grand Tout, et
que les rapports entre Dieu et ses créatures
à tous les degrés sont des rapports
damour.
Ce
sentiment, épuré, sublimé,
apparaît dès ses premières
uvres poétiques. Mais il convient de
lanalyser de très près.
Etudiant
plus en profondeur luvre vive de Lamartine
(les Méditations,
les Harmonies,
Jocelyn,
les meilleurs éléments de la
Chute
dun Ange et
les Recueillements)
en projetant sur leur contenu les lumières
modernes dune psychanalyse, très
pondérée, mais perspicace, on a
découvert que cet " unanimisme "
était beaucoup plus complexe quil
ny paraît au premier abord et quil
baignait en fait dans une sorte dérotisme
cosmique plus vaste, transmutation volontaire,
sublimation consciente dune pulsion profonde
vers la jouissance dêtre vivant et le
désir de possession voluptueuse de tout ce que
cette vie propose de délectable et
dharmonieux. Aspiration noble,
généreuse, certes, mais non exempte
dambiguïtés comme nous allons le
voir.
Dabord
ladhésion de Lamartine à la
croyance en un " tout " suprême et
harmonieux qui est Dieu nest pas labandon
spontané à ce que lon appelle
" la foi du charbonnier ", qui était
celle de sa mère. Il y a dans le
Dernier
Chant du Pèlerinage
dHarold,
long poème inspiré par la vie et
luvre de lord Byron, écrit en
1824-25, une strophe, la strophe X, dans laquelle
notre poète exprime ce qui avait
été " la grande question "
pour lui avant quil ne la résolve par un
choix volontaire et définitif dune foi
exempte du doute fondamental.
Jamais
daucun autel ne baisant la poussière,
Sa bouche ne murmure une courte prière ;
Jamais touchant du pied le parvis dun saint
lieu
Sous aucun nom mortel il ninvoqua son dieu
Le dieu quadore Harold est cet agent
suprÍme
Ce Pan mystérieux, insoluble
problème,
Grand, borné, bon, mauvais, que ce vaste
univers
Révèle à ses regards sous mille
aspects divers ;
Etre sans attributs, force sans providence,
Exerçant au hasard une aveugle puissance ;
Vrai Saturne, enfantant, dévorant tour à
tour,
Faisant le mal sans haine et le bien sans amour ;
Nayant pour tout dessein quun
éternel caprice ;
Ne commandant ni foi, ni loi, ni sacrifice ;
Livrant le faible au fort et le juste au
trépas,
Et dont la raison dit : est-il ? ou nest-il pas
?
Pour
lui, Lamartine, son choix fait, sa confiance en Dieu
établie, Harold a blasphémé en
mourant sans reconnaître le Dieu " qui
pèse la vie ". Mais la miséricorde
divine, maintenant Lamartine en est sûr, est
infinie, et le poème sachève sur
lespoir du pardon divin pour Harold :
...
Viens, ange du martyre !
Viens les yeux rayonnant dun espoir
incertain,
Porter lâme dHarold au juge
souverain ;
Et révoquant larrêt, sur le livre
de grâce
Ecrire avec ta palme un pardon qui
lefface....
Cette
foi lamartinienne na pas été
conquise sans combat, mais elle répond à
la force vitale que le poète sent en lui, et au
sentiment de consubstantialité avec
lunivers, avec la création toute
entière quil éprouve.
Cette
force vitale est immense, et cest bien ce
qua voulu marquer un des biographes de
Lamartine, Maurice Toesca, en sous-titrant son ouvrage
: " Lamartine,
ou lamour de la
Vie ".
Notre
poète lui-même dailleurs, à
maintes reprises, ne manque pas de nous dire cet
" amour de lamour " qui anime en
permanence son âme. Voici dans
Novissima
Verba,
des Harmonies,
cette ardente invocation :
Amour,
être de lêtre ; amour, âme de
lâme;
Nul homme plus que moi ne vécut de ta
flamme...
... Nul de désira plus dans lautre
âme quil aime
De concentrer sa vie en se perdant soi-même,
Et dans un monde à part, de toi seul
habité,
De se faire à lui seul sa propre
éternité...
Voici
dans Raphaêl,
roman autobiographique écrit en 1849 qui nous
raconte sous forme idéalisée, mais
néanmoins ardente, ses amours de 1816 avec
Julie Charles au bord du lac du Bourget :
" Lhomme
est tellement créé pour lamour
quil ne se sent homme que du jour où il a
la conscience daimer
pleinement "
Et
vers la même époque, voici dans le
" récit villageois " intitulé
Le Tailleur de Pierre de Saint-Point où
Lamartine, comme toujours, exprime à travers
les paroles quil prête à son
héros ce quil pense et ressent
personnellement :
Il
me semble que je ne fais quun avec tous les
hommes, quils sont un morceau de ma propre chair
et que je suis un morceau de la leur. Je pense que
cest cela quon appelle
amour.
En
1837, alors quil se lançait dans une
action politique qui nétait que la mise
en action de ses principes humanitaires
eux-mêmes issus de cet universalisme du
sentiment et de la pensée, il écrivait
dans le poème Utopie :
Vivre
en tout, cest vivre cent fois !
Cest vivre en Dieu, cest vivre avec
limmense vie
Quavec lEtre et les Temps sa vertu
multiplie
Rayonnement lointain de sa divinité;
Cest tout porter en soi comme lâme
suprême
Qui sent dans ce qui vit et vit dans ce quelle
aime;
Et dun seul point du temps cest se fondre
soi-mÍme
Dans luniverselle
unité.
Luniverselle
unité, voilà la grande conviction
de Lamartine, et le garant de cette universelle
unité, cest Dieu. Il tire de cette
évidence toute son énergie. Et elle est
tout autre que ce que laisse supposer une connaissance
superficielle de lhomme et de son uvre. Il
faut abandonner les clichés complaisamment
forgés et colportés du
" rêveur à nacelles ", du
" cygne larmoyant " que le succès
foudroyant des Méditations
en 1820 avait immédiatement imposés et
qui se sont maintenus.
Certes,
une lecture au premier degré des
Méditations
donne un telle impression : le poète chante la
difficulté dêtre, le tragique de la
condition humaine où la mort,
linaccessibilité de labsolu,
pourtant passionnément désiré,
accablent les meilleurs. Mais il faut constater
demblée que le poète ne
sabandonne pas à un pessimisme qui
annihilerait sa volonté de vivre.
Sil
croit quil va mourir - et Lamartine le crut
sincèrement vers 1818 - 1819 - et sil
pense que la mort est peut-être une
libération, il nen regrette pas moins la
vie et se tournant vers la nature, cest à
elle quil demande linflux vital qui
pourrait le sauver. Et quand, effectivement, il sent
revenir en lui ce fluide salvateur, il souvre
tout entier à lui, lattribuant en dernier
ressort à ce Dieu maître de
lunivers quil adore pour ce don qui est
fait à chaque créature humaine de sentir
sa parenté avec ce qui est. Et, jaillis
de ce sursaut de vitalité, ce sont de 1825
à 1830 les grands poèmes philosophiques
des Harmonies
quannonçaient déjà
certaines Méditations et quexplicite ce
passage du Voyage
en Orient
en 1835.
Il
y a des harmonies entre tous les
éléments, et chaque pensée a son
reflet dans un objet visible qui la
répète comme un écho, la
réfléchit comme un miroir, et la rend
perceptible... Comparer, cest lart de
découvrir des mots de plus dans cette langue
divine des harmonies universelles...
Dans
Jéhovah
ou lIdée de Dieu,
Lamartine nous invite à trouver Dieu
" ailleurs que dans le livre où
lorgueil épelle en vain son
nom ". Cest-à-dire dans la
nature qui exprime cette harmonie universelle,
seul vrai reflet de Dieu en ce monde.
Montez
sur ces hauteurs doù les fleuves
descendent...
Quand tout autour de vous sera splendeur et joie,
Quand les tièdes roseaux des heures de midi
En vous enveloppant comme un manteau de soie
Feront épanouir votre sang attiédi,
Quand la terre, exhalant son âme balsamique
De son parfum vital enivrera vos sens,...
Quand vos regards noyés dans la vague
atmosphère
Ainsi que le dauphin en son azur natal
Flotteront incertains entre londe et la
terre
Et des cieux de saphir et les mers de cristal,
Ecoutez dans vos sens, écoutez dans votre
âme
Et dans le pur rayon qui den haut vous a lui
:
Et dites si le nom que cet hymne proclame
Nest pas aussi vivant, aussi divin que lui
!
Précisons
bien en passant quil ne sagit pas ici
dun panthéisme dissolvant. Lamartine ne
noie pas la divinité dans la nature : la nature
nest que la manifestation de lexistence de
Dieu, Dieu dont lessence restera toujours un
mystère pour le poète, comme en
témoignent ces vers du grand poème
Job
lu dans le désert ou de
limmatérialité de
Dieu,
commencé en Orient en 1832 et achevé
seulement en 1856.
Je
ne suis pas un être, Ô mon fils ! Je suis
lEtre !
Plonge dans ma hauteur et dans ma profondeur
Et conclus ma sagesse en pensant ma grandeur !
Tu creuseras en vain le ciel, la mer, la terre,
Pour my trouver un nom ; je nen ai
quun : Mystère.
Ô Mystère, lui dis-je, eh ! bien sois
donc ma foi...
Je renonce à chercher des yeux, des mains, des
bras,
Et je dis : cest bien toi, car je ne te vois pas
!
Dans
lHarmonie le
Chêne,
qui fait suite à Jéhovah,
Lamartine après avoir exalté la
puissance du chêne, symbole même de
lénergie vitale qui anime toute la
création, termine ainsi :
Et
moi je dis : Seigneur, cest toi seul, cest
ta force
Ta sagesse et ta volonté,
Ta vie et ta fécondité,
Ta prévoyance et ta bonté !
Le ver trouve ton nom gravé sous son
écorce
Et mon il dans sa masse et son
éternité !
La
troisième des grandes Harmonies philosophiques,
lHumanité,
exprime le sentiment de la grandeur de lhomme au
sein de la création dont il fait partie,
grandeur qui réside dans sa pensée aux
horizons illimités :
Plus
grand que son destin, plus grand que sa nature,
Ses besoins satisfaits ne lui suffisent pas;
Son âme a des destins quaucun il ne
mesure
Et des regards portant plus loin que le trépas
!
Et les astres nont plus dassez pure
lumière,
Et linfini na plus dassez vaste
séjour,
Et les siècles divins dassez longue
carrière
Pour lâme de celui qui nétait
que poussière
Et qui navait quun jour !
...
Ah
! lhomme est le livre suprÍme :
Dans les fibres de son cur mÍme
Lisez, mortels : Il est un Dieu
!
Le
groupe de poèmes sachève avec
lIdée de Dieu, qui affirme
:
Otez
cette idée de la terre
Et la raison
sévanouit.
Pour
Lamartine rien nest donc compréhensible
si lon ne postule pas lexistence de
Dieu.
Ainsi
lamour de la nature et une perpétuelle
communion avec elle sont inséparables de
lidée de Dieu, car cette nature
aimée nourrit cette idée, lexalte
et la justifie aux heures de malheur, quand on est
tenté de douter devant le mal qui vous accable
:
Tes
jours sombres et cours comme les jours
dautomne
Déclinent comme lombre au penchant des
coteaux...
... Mais la nature est là qui tinvite et
qui taime
Plonge toi dans son sein quelle touvre
toujours...
écrit-il
dès avant 1820 dans Le
Vallon.
Quand,
en 1832, Lamartine se voit enlever par la mort, loin
de la France, à Beyrouth, au cours de son
voyage en Orient, sa petite Julia, adorable enfant de
dix ans, il interroge ce Dieu à qui il a
donné tant de gages de sa foi et qui laisse le
malheur le meurtrir aussi durement. Un tragique
poème jaillit de sa douleur de père,
Gethsémani
ou la Mort de Julia.
Maintenant
tout est mort dans ma maison aride...
Je vais sans savoir où, jattends sans
savoir quoi;
Mes bras souvrent à rien et se ferment
à vide.
Tous mes jours et mes nuits sont de même
couleur,
La prière en mon sein avec lespoir est
morte,
Mais cest Dieu qui técrase, Ô
mon âme sois forte,
Baise sa main sous la douleur.
La
foi et la résignation lont emporté
sur la révolte. Lamartine est resté
fidèle à la prière quil
adressait à Dieu en 1828 dans lHarmonie
lInfini dans les
Cieux.
Flottez,
soleils des nuits ; illuminez les sphères ;
Bourdonnez sous votre herbe, insectes
éphémères,
Rendons gloire là-haut, et dans nos
profondeurs,
Vous par votre néant, et vous par vos
grandeurs,
Et toi par ta pensée, homme ! grandeur
suprême,
Miroir quil a créé pour
sadmirer lui-mÍme,
Echo que dans son uvre il a si loin
jeté,
Afin que son saint nom fût partout
répété.
Que cette humilité qui devant lui
mabaisse
Soit un sublime hommage et non une tristesse;
Et que sa volonté, trop haute pour nos yeux
Soit faite sur la terre, ainsi que dans les cieux
!
Est-ce
à dire que cette consubstantialité de
lêtre du poète avec lEtre
Universel sous le regard de Dieu est purement
métaphysique ? Certainement pas ! La communion
lamartinienne a un aspect charnel, sensuel quune
écoute attentive de sa poésie
révèle sans
ambiguïté.
Dans
le poème lAutomne,
des Méditations,
lun de ceux qui contribuent à donner de
Lamartine une idée molle et
efféminée, il est question pour les
regretter des biens dont le poète na pas
joui :
Je
contemple ces biens dont je nai pas
joui...
Il
faut ici donner au verbe jouir son sens fort, car bien
dautres textes plus développés
affirment la quête par Lamartine de
" voluptés secrètes ", de
" voluptés si vives ", qui
jaillissent au contact physique de choses et
sexpriment en formules apparemment innocentes,
mais au fond frémissantes de sensualité
occulte.
Lamartine,
tout dabord, ne sest jamais
libéré dune dépendance
affective profonde de la mère, la mater
protectrice et rassurante dont chacun de nous est
issu. La surabondance des mots grottes,
nids, sein, ailes,
mamelles, vallon, tous évocateurs
dun espace creux et abrité, rend compte
de cette dépendance et de ses exigences,
rapportées à lâge adulte sur
la femme, et sur tout ce qui, dans la nature, est
dessence féminine. Ce ne sont pas des
images gratuites. Ce sont de secrètes
correspondances génératrices sinon
dune volupté, du moins dun bonheur
détat qui sexprime parfaitement
dans certains vers plus explicites, comme ceux-ci,
tirés du poème des Recueillements
et intitulé la
Femme
:
Car
lhomme éclos un jour dun baiser de
ta bouche,
Cet homme dont ton cur fut la première
couche,
Se souvient à jamais de son nid
réchauffant,
Des étreintes damour au creux de ton
aisselle,
Et du baiser fermant ses paupières
denfant.
Il
y a bien chez lui une perpétuelle recherche du
sein maternel et de sa protection, même dans ses
rapports damant à maîtresse, comme
le montrent les quelques lettres dElvire, Madame
Charles, linspiratrice du Lac, à son ami
dont elle se dit la mère, sans que
celui-ci, apparemment, ait trouvé ce terme
déplacé, bien quils aient
été des amants au plein sens du
terme.
Sans
doute est-ce là une des raisons de la constante
transformation dans les poèmes, dans les
ouvrages autobiographiques, de lamour sensuel en
amour platonique. Mais cette transformation nest
quapparente et superficielle, et malgré
toute la vigilance du poète les pulsions de
linconscient le trahissent.
Même
dans un ouvrage en prose, Raphaël,
où tout est spiritualisé de ses amours
avec Julie Charles, au bord du lac du Bourget, dans un
passage où il décrit leur visite
à la maison des Charmettes, à
Chambéry, où Rousseau connut
lamour de Mme de Warens, évoquant le
rôle de cette dernière dans
linitiation de Rousseau, Lamartine a cette
comparaison inattendue :
" Elle
lexalta dans la solitude, dans la
liberté, et dans lamour, comme ces houris
dorient, qui préparent les jeunes
séides au martyre par la
volupté " ".
Tout
le passage laisse voir que Lamartine eût
souhaité rencontrer lui aussi, une Mme de
Warens, et sil blâme Rousseau, cest
davoir trop clairement fait savoir que la jeune
femme lentraîna dans son lit, et de ne pas
lavoir sanctifiée comme lui le fit pour
Julie.
Sa
sensualité éclate malgré lui dans
ce qui, au premier abord, semble parfaitement chaste.
La chose semble évidente déjà
dans les cinq vers que lon vient de citer,
encore que cet hommage à la femme à
travers la mère soit discret.
Et
si le poète souhaite ailleurs
:
Trouver
comme la vague un golfe dans la vie
Pour sendormir avec les
flots,
(le
golfe étant léquivalent du sein
protecteur), il note dans une autre pièce que
dans ce même golfe marin, londe
baise le rivage.
Le verbe est révélateur du frisson
secret de volupté quéveille cette
image dun contact de nature amoureuse entre la
terre et leau chez le poète.
Plus
révélateur encore est un poème
comme lAdieu
à la mer (N.M.
1823). La mer est pour Lamartine comme une femme
tendre et lascive qui linvite à un
érotisme subtil où il trouve à la
fois une passivité denfant (cest le
rapport avec la femme- mère) et les plaisirs de
la jouissance charnelle (cest celui avec la
femme-amante)
Me
confiant à ton amour
Comme pour aspirer mon âme,
Je ferme au branle de ta lame
Mes regards fatigués du jour...
Que
je taime, Ô vague assouplie
Quand sous mon timide vaisseau
Comme un géant qui shumilie
Sous ce vain poids, londe qui plie
Me creuse un liquide berceau...
Quil
est doux, quand le vent caresse
Ton sein mollement agité
De voir, sous ma main qui le presse
Ta vague qui senfle et sabaisse
Comme le sein de la beauté
!
Et
encore ce passe du poème Ischia
(N.M. 1822)
Locéan
amoureux de ces rives tranquilles
Calme en baisant leurs pieds ses orageux
transports,
Et, pressant dans ses bras ces golfes et ces
îles,
De son humide haleine en rafraîchit les
bords
Du flot qui tour à tour savance et se
retire
Lil aime à suivre au loin le
flexible contour :
On dirait un amant qui presse en son délire
La vierge qui résiste, et cède tour
à tour.
Peut-on
associer plus étroitement un spectacle de la
nature à un émoi charnel ?
Mais
il y a plus que cette espèce de narcissisme qui
fait contempler au poète ses amours telles
quil les voudrait, les fait vivre libres et
largement étalées à tous les
regards à travers les pulsations et les
pulsions de la nature, alors quil doit, en ce
qui le concerne, réprimer ces images, ou
plutôt chercher à se délivrer de
leur trop concrète et trop insistante
brûlure, en les transportant en langage
poétique, langage ardent dont nul, hors lui, ne
saurait détecter la véritable source,
source que la morale chrétienne, qui est la
sienne, jugerait impure, et quelle
condamnerait.
Il
y a aveu des désirs, des concupiscences
réprimées dans leur surrection
spontanée et sublimées sous la
vêture du langage poétique. Si lon
y porte vraiment attention, y a-t-il portrait
féminin plus délicatement sensuel que
celui-ci dans le poème lHumanité
:
Sa
chevelure qui sépanche
Au gré du vent prend son essor,
Glisse en ondes jusquà sa hanche,
Et là seffile en franges dor ;
Autour du cou blanc quelle embrasse
Comme un collier elle senlace,
Descend, serpente et vient rouler
Sur un sein où senflent à
peine
Deux sources doù la vie humaine
En ruisseaux damour doit
couler.
Comme
les mots sont soigneusement choisis parmi ceux qui
lancent limagination masculine vers des horizons
érotiques : hanches, cou blanc,
sein, embrasse, enlace,
amour...
Et
cette strophe encore, que Lamartine ne se
décida à joindre au texte publié
du Chant
damour
(N.M.) quen 1832 alors que le reste du
poème faisait partie des Nouvelles
méditations
parues en 1823 :
Que
ton sommeil est doux, Ô vierge, Ô ma
colombe !
Comme dun cours égal ton sein monte et
retombe
Avec un long soupir !
Deux vagues que blanchit le rayon de la lune
Dun mouvement moins doux viennent lune
après lune
Murmurer et mourir !
Remarquons
une nouvelle fois en passant limage aquatique,
berceuse et sécurisante, en même temps
que purifiante par rapport à
lérotisme contenu dans les premiers
vers.
Voici
encore quelques vers du poème
Le
lis du golfe de Santa Restitua,
publié en 1849, mais écrit à
Naples en 1844. Ny a-t-il pas une magie
sensuelle dans ces mots si enveloppants :
Des
pêcheurs un matin virent un corps de femme
Que la vague nocturne au bord avait roulé;
Même à travers la mort sa beauté
touchait lâme...
Nulle bague à ses doigts ; elle était
morte et nue
Sans autre robe que les flots.
Quelle
insistance sur la nudité de ce beau corps de
femme !
Lérotisme
peut se faire plus subtil. Tout semble dune
chasteté virginale et pourtant un trouble
exquis rayonne du poème, comme dans
le
Coquillage au bord de la mer
:
Le
poète a donné à une jeune fille
le " coquillage aux lèvres de
carmin " et cest pour lui prétexte
à se faire caressant, doucement pressant, comme
un séducteur expérimenté
auprès dune jeunesse naïve objet de
son désir plus ou moins pervers :
Emporte
le, mon ange ! Et quand ton esprit joue
Avec lui-mÍme, oisif, pour charmer tes
ennuis,
Sur ce bijou des mers penche en riant ta joue
Et, fermant tes beaux yeux, recueillons-en les
bruits
Si,
dans ces mille accents dont sa conque fourmille
Il en est un plus doux qui vienne te frapper
Et qui sélève à peine au
bord de la coquille
Comme un aveu damour qui nose
séchapper ;
Sil
a pour ta candeur des terreurs et des charmes,
Sil renaît en mourant presque
éternellement;
Sil semble au fond dun cur rouler
avec des larmes,
Sil tient de lespérance et du
gémissement ;
Ne
te consumes pas à chercher le mystère
!
Ce mélodieux souffle, Ô mon ange,
cest moi !
Quel
bruit plus éternel et plus doux sur la
terre
Quun écho de mon cur qui
mentretient de toi ?
On
peut multiplier de telles citations de textes
dapparence chaste, et au fond brûlants
dune exaltation sensuelle mal contenue.
Jen rapporterai une dernière parce
quil sagit dun des plus beaux
poèmes " ambigu " de Lamartine.
Cest celui quil a intitulé
Souvenir
à la princesse
dOrange,
où il évoque un voyage en bateau, un
étrange bateau chargé de jeunes femmes,
sorte de harem flottant, a-t-on dit, auquel la mer -
toujours elle - imprime son bercement, comme
lamant étreignant sa bien-aimée
:
Le
vaste pont roulait, charmant berceau de femmes;
On voyait pour dormir leur front se renverser,
Quand, sous leurs coudes blancs, le lit des grandes
lames
Senflait et se creusait comme pour les
bercer.
Le
vent sonore et chaud qui soufflait des rivages
Invisible contact de linvisible amant,
Ecartait les cheveux de ces pâles visages
Que la lune baisait du haut du
firmament.
Allons
plus loin.
Les
plus grandes âmes, les plus nobles, ont leur
enfer intérieur : Racine avait le sien, et
Delacroix, et Beaudelaire, et bien dautres,
parmi lesquels Lamartine.
Lamartine
a lu le marquis de Sade, et il a trouvé chez
lui, en clair, bien avoués, des pensées,
des sentiments, des aspirations quon dit
diaboliques, mais que la nature humaine garde au fond
le plus primitif de sa réalité, et que
lui, sans pouvoir anéantir leur
présence, chercha à conjurer par
lexutoire littéraire.
Cela
peut paraître extravagant. Mais parce que nous
ne lisons plus la
Chute dun Ange.
En fait, les contemporains les plus clairvoyants ne
sy sont pas trompés. Dès la
parution du " terrible poème ", comme
lappelait Mary-Ann, la femme du poète, on
sétonne du déferlement de
" sadisme " qui court dans cette
épopée biblique, bâclée
certes, dans son ensemble, mais riche de morceaux de
premier ordre et, comme toutes les uvres de
Lamartine, révélatrice des profondeurs
spirituelles de lhomme. Et le sujet était
tel que cet homme sy défoula de ses
fantasmes inavouables. Sous couleur de peindre des
temps primitifs où la bête dominait
largement dans lhumanité, il se
libéra de ces remous empoisonnés
quil sentait sourdre en lui : il avait alors
quarante-cinq ans, sa jeunesse était
derrière lui ; sa loyauté envers
lui-même et envers les siens lui interdisait
désormais toute libre aventure charnelle ; et
pourtant certaines pulsions du démon de midi
aidant peut-être, il connu alors à coup
sûr une sorte de volupté
spontanée, irrépressible, en même
temps quun soulagement, à profiter de la
composition de la
Chute dun Ange pour
se purger et cet humiliant et angoissant poison par la
littérature.
Cette
" catharsis " nous a valu une uvre
étrange où lon ne reconnaît
certes plus le chaste Lamartine des
Méditations
dans laccumulation des meurtres, des viols et
des supplices qui se succèdent dans les quinze
chapitres (appelés par Lamartine
" visions ") de louvrage.
Quon
ne se méprenne cependant pas : Lamartine
na rien dun obsédé.
Seulement il y a en lui un besoin de possession,
besoin élémentaire, car inhérent
à sa nature même, et universel car, comme
nous lavons vu, il aspire avec toute sa force
vitale, à une sorte de pacte damour avec
toute la création. Cette brûlante
exigence qui concerne autant ses sens que son
âme, se heurte aux multiples et astreignantes
contingences de la vie intérieure
disciplinée par les impératifs des
rapports sociaux et moraux. Et de ce choc, de cette
inhibition imposée par le conscient à
linconscient en émoi, naissent ces
fantasmes troubles dont le plus souvent la femme est
le point de fixation ; la femme-proie, la femme-enfant
innocente et pure offerte à la concupiscence du
ravisseur, victime pitoyable, mais objet
délectable pour lérotisme secret
du voyeur dont limagination se met à
galoper.
Il
faut être franc : la psychanalyse a fait assez
de progrès pour que
linterprétation des textes ne soit pas
hasardeuse. Au demeurant Lamartine ny perd rien.
Il est seulement restitué à une
humanité complexe, pleine de contradictions,
qui est la véritable humanité. Et il est
ainsi, somme toute, enrichi et
débarrassé dune sorte de
saint-sulpicerie dont le succès initial des
Méditations
lavait malheureusement
affublé.
Voyons
quelques passages significatifs de la
Chute dun Ange,
en précisant que de nombreux paragraphes
duvres lamartiniennes contemporaines ou
ultérieures en vers et en prose leur apportent
un écho concordent.
Tout
dabord rappelons la trame romanesque de ce
récit biblique : LAnge Cédar
sest épris dune jeune mortelle,
Daïdah, à peine sortie de lenfance.
Il est condamné à vivre son amour sur la
terre, au milieu des épreuves inhérentes
à la nature humaine. Tout dabord il doit
sauver Daïdah de la griffe des chasseurs qui ont
pris la femme-enfant au filet comme un vulgaire
gibier. Mais après quil la
sauvée, les parents de la jeune fille attachent
celle-ci au fond dune grotte par ses cheveux en
punition de son amour pour létranger
libérateur. Puis elle est condamnée
à mourir de faim en raison de son obstination.
Cédar la sauve une nouvelle fois et tous deux
sont enlevés par une étrange machine
volante qui les emmène au chef des
géants, Asrafiel, qui soumet Daïdha
à un horrible chantage : si elle ne lui
cède pas il fera mourir les deux enfants
quelle a eus de Cédar. Mais ce dernier
parvient une nouvelle fois à la sauver des
griffes du monstre, malgré les agissements
dune fausse Daïdha qui voudrait le
séduire. Finalement Daïdha meurt de soif
dans le désert avec ses enfants sous les yeux
de Cédar qui dresse un bûcher,
dépose les corps et sy précipite
lui-même, cependant que la voix divine retentit
pour lui annoncer que sa rédemption ne sera
totale quaprès neuf réincarnations
qui lobligeront à parcourir tous les
avatars de la condition humaine où il a voulu
descendre.
Déjà
par elle-même cette affabulation nous introduit
dans un domaine qui est celui de Sade, celui des
Infortunes
de la Vertu,
avec évidemment une tout autre perspective
philosophique, mais où lacharnement du
mal est le même. Louvrage fourmille de
traits " sadiques " qui ont fait dès
1837 accuser Lamartine davoir " odieusement
calomnié la nature humaine en lui attribuant
latroce faculté de trouver une
volupté dans la souffrance de
lhomme ", et qui rapprochent une partie de
la
Chute dun Ange
des Cent
vingt journées de Sodome
du marquis de Sade.
Voici
Daïdha telle quelle apparaît,
voluptueusement caressée par le poète,
dans la première " vision " de
La
Chute dun Ange
:
Cétait
parmi les fleurs une belle enfant nue...
Un rayon de la lune éclairait son beau
corps,
Dun bassin deau dormant ses pieds
touchaient les bords,
Et quelques lis des eaux, pleins de parfums
nocturnes
Recourbaient sur son corps leurs joncs verts et leurs
urnes;
Son bras droit quelle avait ouvert pour
sommeiller
Arrondi sous son cou lui servait doreiller;
Lautre, suivant des flancs londulante
courbure
Replié de lui-mÍme autour de la
ceinture,
Noyait sa blanche main et ses doigts
effilés
Dans les débris de fleurs de son doux poids
foulés,
Comme si dans un rêve elle froissait encore
Les débris de ses jeux sur leur tige
inodore.
Ses cheveux quentrouvrait le vent léger
du soir
Ondoyaient sur ses bras comme un grand voile noir,
Laissant briller dehors ou ses épaules
blanches
Où la rondeur du sein, ou le contour des
hanches...
(Et) le tissu veiné de ses paupières
closes
Se teignait, transparent, de pâles teintes
roses...
... de son sein, le pur souffle dormant
Palpitait sélevait dun léger
renflement.
Ses lèvres...
Sentrouvraient et faisaient éclater
en dedans
Comme au sein dun fruit vert les blancs
pépins des dents...
... Son bras renflait un peu son cou flexible et
rond...
On eût cru voir briller devant soi dans un
rêve
(à) la veille du jour qui doit le voir
aimé
Le songe de lépoux dans ses bras
animé !
Quel
clair aveu des complaisances lascives de Lamartine que
ce songe de lépoux recréant avec
délices en imagination celle qui sera sa femme
le lendemain !
Cette
voluptueuse évocation est reprise plus loin,
lorsque les chasseurs surgissent et se mettent en
devoir de capturer Daïdha, mais elle
saccompagne alors en contrepoint des
commentaires sadiques des ravisseurs - après
quils eussent sauvagement tué lun
deux qui prétendait se réserver
pour lui seul cette proie. On voit alors Lamartine
décrire avec délices sous la
chasteté apparente de lexpression, ce
corps nu quoffense le filet qui lenserre,
et cette situation de désarroi de la victime
qui, malgré elle dévoile à ses
ravisseurs :
Les
merveilles damour de ses charmes
précoces
Lamartine
raconte :
A
ce beau corps froissé sous ses horribles
langes
Un rire universel datroce volupté
Eclate en longs échos sous les bois
répété :
... pauvre petite !
Comme ton front rougit, comme ton cur palpite
!
Desserre si tu peux les bras de cet amant,
Ecarte ses baisers, et respire un moment
!
Et
le poète compare la pauvre captive à un
" beau cygne captif " quil nomme
" loiseau voluptueux " et qui bat
vainement " lélastique prison et ses
nuds ruisselants ", " des pieds et du
col, et du bec et des flancs ".
Mais
Lamartine va plus loin. Les " visions " X et
XI du poème ne sont quune accumulation
dhorreurs et de supplices décrits avec un
luxe de détail bien inattendus des lecteurs de
1838 chez lauteur des Méditations
et des Harmonies,
horreurs et supplices qui font la délectation
des " dieux " bestiaux dont Cédar et
Daïdah sont les prisonniers. Nemphred, le roi des
dieux géants, commande dabord
démasculer Cédar :
Avant
de le dompter, il faut quon le mutile.
Aux eunuques jaloux livrez le lionceau,
Que sa virilité tombe sous leur
ciseau.
Puis
il promet Daïdha aux délices de ses
compagnons :
Afin
que sa beauté pour nous se perpétue
Quaux maîtres des mortels lamour la
prostitue...
De ses divins transports quun autre la
féconde...
Et
tout cela dans le contexte de stupre et de supplices
raffinés longuement décrits comme dans
les plus belles pages du marquis de Sade.
En
vérité, on a peine à croire que
limagination de Lamartine ait été
aussi fertile en un tel domaine. Il faut pourtant se
rendre à lévidence !
On
a un résumé significatif dans les vers
suivants :
A
chaque acte infernal de ce lugubre drame
Le visage des dieux montrait leur joie
infâme.
On lisait sur leurs fronts moites de
cruauté
Que la douleur humaine était leur
volupté;
Et plus ce jeu féroce insultait la nature,
Plus lapplaudissement égalait la
torture.
La nuit nétait quivresse et que
prostitution...
Sur les parvis souillés du palais des
scandales
Le sang et les parfums se mÍlaient sur les
dalles;
Les hymnes effrénés, les sons des
instruments
Y couvraient de la mort les derniers
râlements.
Mille femmes formaient des guirlandes
obscènes,
Dansaient en secouant des flambeaux sur ces
scènes.
La débauche vivante y peignait
lhorizon.
Cest
que, pour chacun de ces géants :
Sa
cruauté sans borne était son seul
courage...
Les délices du meurtre étaient ses seuls
délices.
Toute sa joie était dinventer des
supplices...
Il suçait la douleur dans les fibres
humaines.
Membre à membre il semait le mourant en
lambeaux,
Brûlait à petit feu la victime au
flambeau,
Déchirait la peau vive en sanglantes
lanières,
Des crânes décharnés arrachaient
la crinière...
Et
Lamartine décrit complaisamment le cadre de ces
origines, le palais des géants et " le
luxe effréné de ses murs de
scandale ". Son imagination devient alors
délirante :
Par
des êtres vivants limpie architecture
Pour enivrer leurs yeux remplaçait la
sculpture.
Dune colonne à lautre en ornements
humains
Des enfants suspendus se (tenaient) par la main...
Au lieu de chapiteaux dautres enfants
groupés
Semblaient porter le ciel sur leurs dos
attroupés...
Cariatides de chair, ils bordaient les
corniches...
Femmes, enfants, guerriers, combats, amours
obscènes
Changeaient leur attitude et variaient leurs
scènes...
Autour du fût poli des colonnes de marbre...
Des spirales en chair, de jeunes formes nues
Sélevaient de la base et montaient
jusquaux nues...
De leurs beaux fronts en pleurs leurs long cheveux
pendants.
Ce ravissant amas de formes de tous âges
Trompait lil ébloui par
linfâme artifice...
Lhallucinant
tableau continue de plus belle : les coussins des
géants sont des " femmes offrant leur
blanche épaule à leurs membres
hideux " ; les nattes au sol sont tressées
de cheveux féminins ; les supports des mets,
aux repas, sont des esclaves " aux doigts de
neige " qui essuient avec leur
chevelure
du
banquet ruisselant la lie et la
souillure.
Et
en mangeant, les dieux géants se divertissent
:
Des
corbeilles daspics, des cuves de scorpions
Où lon faisait plonger parmi
lhorreur des rires
Un bras dhomme trompé, crispé sur
son martyre,
Pour entendre éclater le cri de sa douleur
Et de son front mourant savourer la pâleur;
Des corps vivants jetés dans un brûlant
cylindre
Pour entendre la chair torturer et se
plaindre...
On
pourrait continuer, limagination du poète
nest pas à cours de supplices. Et tout
cela est du Lamartine, tout cela est de lauteur
du Lac,
du Vallon,
de Milly
ou la Terre Natale,
de la Vigne
et la Maison
!
On
trouve dans le quatrième acte originel de
Toussaint
Louverture,
le drame que Lamartine écrivit en 1840-1841 et
qu'il modifia en 1849 au moment où
Frédérick Lemaître allait le
porter à la scène, un semblable
"vérisme littéraire" - brutalité
et vulgarité des termes en rapport avec la
situation. La nièce de Toussaint qui est en
réalité la fille d'un Français
qui traque Toussaint et les rebelles, Salvador, (mais
on ignore cette paternité) est jetée
dans une prison. Et le texte initial, qui sera
expurgé pour la scène, décrit ce
lieu carcéral avec un luxe de détails
qui prouve que Lamartine ne répugne pas
à un naturalisme qu'on attendait guère
de lui :
Pêle-mêle
balaye et contient des ordures:
Blancs, noirs, femmes, soldats, ivrognes,
vagabonds
Fumier où les mauvais infecteront les
bons.
Pour
l'être diabolique qui sciemment veut
précipiter Adrienne dans cet enfer :
Qu'importe
l'innocence et la grâce enfantine !
Eh bien! C'est une perle au fond d'une sentine :
Quoi ? Tant mieux pour celui qui l'aura dans la main
!
Et
ouvrant la porte de la prison pour y pousser sa
victime, il s'écrie :
Voyez
! C'est du gibier que je vous
prostitue.
Sur
quoi un prisonnier s'étonne et, cynique,
demande :
Et
qui diable a jeté cette fleur aux charognes
?
Tout
ceci a disparu du texte définitif
remanié sur les indications de
Frédérick Lemaître en 1849 pour
les représentations dont la première eut
lieu le 6 avril 1850 au thétre parisien
de la Porte Saint Martin. On peut le rapprocher des
scènes d'orgie de la Chute d'un Ange. Seulement
cette version originelle n'est
révélée que par les carnets
inédits de Lamartine à la
Bibliothèque Nationale.
Ce
nest certes pas par une malsaine complaisance
quon doit sétendre sur cet aspect
si méconnu de notre poète. On a
seulement voulu montrer que si nous voulons bien
connaître lhomme Lamartine, il faut
réformer notre jugement. Le satanisme du
romantisme, il la connu, et le voile du langage,
à qui veut bien lui prêter attention, non
seulement ne le masque pas, mais le
révèle.
Ce
sont là les laves profondes dun lac de
feu invisible et secret. Mais la personnalité
de Lamartine est dune richesse qui
dépasse cet aspect occulté de son
génie, évidemment !
Lautre
secret de la poésie lamartinienne, cest
son exigence de ce que lun de ses commentateurs
a appelé le souvenir total, et qui
procède de ce principe général
qui unit fondamentalement toutes les données de
la personnalité du poète : la conception
de luniverselle harmonie et de
lindissolubilité des parties du grand
Tout dont lhomme est un élément
sensible, pensant, conscient.
Lhomme
participe pleinement à la puissance cosmique,
au jeu de ce " pur océan de la
vie ", de cette " mer sans fond de
lêtre ", de ces " mers de
vie " qui murmurent " au lit de
léternité ".
Mais
lhomme passe, sa vie sécoule ; le
temps et la mort lui ravissent les instants, les
êtres et les choses auxquels il voudrait
sattacher. Et Lamartine ne sy
résigne pas : cest le thème du
Lac
:
Temps
jaloux ! se peut-il que ces moments divresse
Où lamour à longs flots nous vers
le bonheur
Senvolent loin de nous à la même
vitesse
Que les jours de malheur ?
... Ce temps qui les donna, ce temps qui les
efface
Ne nous les rendra plus !
Il
appartient dès lors au poète
dincorporer dindissoluble façon le
souvenir de ce qui est fugitif, de linstant
disparu, des êtres périssables, dans les
lieux immuables auxquels ils furent associés,
lieux dont limage, elle, peut rester
pérenne, permanente. Souvenons nous encore du
Lac
: " Vous que le temps épargne ou
quil peut rajeunir " dit le poète au
lac, aux rochers, à la forÍt en les
conjurant de garder le souvenir de son bonheur. La
nature, les objets se prêtent ainsi à
devenir lindestructible support dun
passé qui leur est associé et
quils réactualisent sans cesse.
Doù ce fait depuis toujours reconnu :
lespace, la nature, les paysages, les sites
sont, dans la poésie lamartinienne (et à
la lettre) des états dême.
Ils nexistent en la mémoire du
poète quen fonction de la charge
affective dont ils sont porteurs. La vision nest
plus objective, elle est un espace spirituel dans
lequel peuvent se développer toutes les
spéculations, sentimentales, philosophies,
métaphysiques, voire sociales et politiques.
Partant du lac, ou du vallon, ou dun paysage
alpestre, ou dun intérieur
déglise, ou dune scène de
labour, le souvenir réactivé, redevenu
perception au présent, donne lessor
à limagination amplificatrice qui,
très vite, projette le particulier dans
luniversel, lépisode initialement
remémoré dans " locéan
de la vie universelle " o˜ le temps na plus
de prise.
Alors
tout prend valeur signifiante aux yeux du
poète, depuis la plante et linsecte
jusquau spectacle dune nuit
dété
étoilée.
Jocelyn,
qui est Lamartine, contemplant avec extase la nature
alpestre nous dit :
Me
collant au sol comme pour écouter
Je croyais sur mon cur sentir Dieu
palpiter...
Et
dans Milly
ou
la
Terre Natale
éclatent les deux vers fameux :
Objets
inanimés avez-vous donc une âme
Qui sattache à notre âme et la
force daimer ?
Ces
objets inanimés sont en fait
imprégnés de ce que lâme du
poète a ressenti au cours de sa vie de plus
ardent, de plus profond, de plus cher. Substrats
inaltérables du souvenir total - circonstances,
sentiments émotions, figures dêtres
chers - qui soppose à la mort totale de
ce qui fut aimé - mort que voudraient rendre
effective le temps et loubli quil
sème, ces objets sont sacrés, et les
évoquer, les chanter, les décrire en y
ranimant les ombres latentes quils ont
secrètement fixées, cest
échapper aux entreprises dissolvantes et
destructrices du temps, lennemi de lhomme.
Le poète, par le Verbe, veut éterniser
le fugitif, et bien avant Proust, Lamartine a connu le
pouvoir des choses sur le temps à travers la
mémoire qui trouve en elles, conservées
dans leur substance à jamais incorporée
à lêtre au moment où elles
furent perçues, la résurgence des
éléments dont est faite le tissu moral
de la vie.
Ainsi
la province natale, la terre denfance, devient
pour Lamartine la patrie intemporelle où
lhomme promis à la disparition physique
assure le mieux sa fragile victoire sur loubli
et la mort.
Doù
ces merveilleux poèmes, quasi uniques dans
notre littérature - du Belley mis à part
- où la terre natale est chantée avec
dincomparables accents, toute parée de
ces vies multiples que sont les phases successives de
lexistence de lhomme, associées aux
existences qui leur sont étroitement
liées de tous ceux quil a aimés et
qui lont aimé, le tout baignant dans
lintemporalité de lEtre spirituel
universel qui les a absorbées.
Les
Préludes,
Milly
ou la Terre natale,
Pensée
des Morts,
la
Cloche du village,
le
Tombeau dune Mère,
la
Vigne et la Maison,
lépisode des Laboureurs
dans la neuvième époque de
Jocelyn
sont autant de ces tentatives darracher à
lanéantissement ce qui a
été perçu comme des fragments
déternité concédés
par Dieu qui les rassemblera dans un au-delà
où le temps naura plus cours.
Doù
aussi la réussite de poèmes dont
linspiration sattache à des lieux
où le poète connut une intensité
de vie toute particulière, comme le golfe de
Naples, avec le Premier
Regret,
les Novissima
Verba,
notamment :
Le
Premier
Regret
débute par une évocation en deux vers
dune rare harmonie du site enchanteur
:
Sur
la plage sonore où la mer de Sorrente
Déroule ses flots bleus au pied de
loranger...
et
aussitôt après les souvenirs affluent,
souvenirs des instants vécus bien des
années avant, et tous émanant de
cette
...
pierre petite, étroite, indifférente
Au pas distrait de
létranger
et
qui est la tombe de Graziella (en
réalité prénommée
Antoniella).
Dans
les Novissima
Verba (les
Dernières Paroles), après une sombre
méditation sur le tragique de la condition
humaine, dont le Christ a assumé toute la
souffrance, Lamartine se penche sur son passé
pour y retrouver ce qui lui fut néanmoins
accordé comme bonheur, comme raison de vivre ;
et la première image qui surgit, cest
cette baie de Naples, et aussitÙt sanime
le fantôme de Graziella-Antoniella, la
première femme quil aima vraiment, dans
ce cadre merveilleux, lors de son séjour en
1811, et dont le cur tisse avec son propre
cur un réseau de liens que la mort
elle-même ne put corrompre :
Un
jour, cétait aux bords où les mers
du midi
Arrosent laloès de leurs flots
attiédis,
Au pied du mont brûlant dont la cendre
féconde
Des doux vallons dEnna fait le jardin du
monde,
Cétait aux premiers jours de mon
précoce été,
Quand le cur porte en soi son
immortalité...
Et jaimais, et lamour sans consumer mon
âme
Dans une âme de feu réfléchissait
sa flamme
Comme ce mont brûlant que nous voyions fumer
Embrasait cette mer, mais sans la consumer !
Et notre amour était beau comme
lespérance,
Long comme lavenir, pur comme linnocence
!
On
voit comme se mêlent étroitement les
traits généraux du paysage et les images
personnelles qui y sont à jamais
inscrites.
Puis
Lamartine descend le cours de sa vie, revoit une plage
de Toscane bien plus tard, vers 1827, plage
quanime alors la présence de sa petite
Julia - qui mourra en 1832 - Là encore le
poète commence par une évocation des
lieux, mais il interrompt brutalement son
poème, comme si un pressentiment lavait
saisi, et comme sil jugeait soudain impie, ou
maléfique, de chanter son bonheur de
père après avoir évoqué
une morte que son pouvoir de poète vient
soudainement de rendre plus vivante que les
vivants.
Plus
tard, en 1835, écrivant Jocelyn,
il introduira dans son grand poème bien
dautres souvenirs concrets sur lesquels il
appuiera son imagination pour parvenir à son
domaine délection : Dieu, linfini
et lamour des êtres,
particulièrement de sa mère, quasiment
sanctifiée et des humbles.
Lorsque
meurt la mère de Jocelyn, cest une longue
et belle méditation qui révèle le
sentiment de Lamartine pour sa propre mère,
décédée en 1829
:
Laimer
! mais pour laimer étais-je un autre
quelle ?...
Aussi quétais-je ici que ta vivante image
?
Ton il semblait avoir façonné mon
visage...
... Sil passait sur mon front quelque
fraîche pensée
Dun sourire avant moi ta lèvre
était plissée.
Un en deux, toi le tronc, moi le tendre rameau
Toi la voix, moi le son, toi la source, moi leau
!
Union si profonde et si forte des larmes
que Dieu seul peut de lil en
déméler les trames,
Que lui seul peut savoir, en sondant nos deux
curs,
Si cest toi qui survis ou si cest moi qui
meurs...
... Oh je crois au néant plutÙt
quà ton absence,
Sur la foi de mon cur je marche en ta
présence
Je sens ce cur brûlant sous ta main
sapaiser
Mon front baissé frémit comme sous ton
baiser...
Même
son chien - le bon Fido, compagnon de jeux de
lenfant morte, et à ce titre
particulièrement sacré puisquil
porte en lui tant dimages de bonheur - aura sa
place dans le poème et il y a témoignera
de cette unité de la vie et de cette
solidarité de toutes les créatures
appelées à se retrouver dans le sein de
Dieu par un mystère que Lamartine sait
impénétrable, mais dont
lacceptation est pour lui la seule option qui
puisse donner un sens à lexistence
imposée à chaque homme.
De
ce qui saima tant, la tendre sympathie
Homme ou plante, jamais ne meurt anéantie :
Dieu la brise un instant mais pour la
réunir,
Son sein est assez grand pour tous nous contenir !
... Dieu néteindra pas plus sa divine
étincelle
Dans létoile des nuits dont la splendeur
ruisselle
Que dans lhumble regard de ce tendre
épagneul...
Cest
dans son dernier chef duvre
poétique, la Vigne
et la Maison
écrit en 1856, donc à 66 ans, que
Lamartine criera à Dieu avec des accents
poignants son espoir de le voir au-delà de la
vie terrestre rassembler dans un monde dharmonie
toutes ces réalités éternelles,
mais occultées par la mort, marquées
dès ici bas de son sceau,
réalités que, lui, le poète se
sera efforcé pour sa part de léguer aux
hommes du futur par les privilèges de ce
langage inspiré quest la
poésie.
Toi
qui fis la mémoire, est-ce pour quon
oublie ?
Non, cest pour rendre au temps à la fin
tous ses jours,
Pour faire confluer là-bas en un seul cours
Le passé, lavenir, ces deux
moitiés de vie
Dont lune dit jamais, et lautre dit
toujours !
Ce passé, doux Eden dont notre âme est
sortie
De notre éternité ne fait-il pas partie
?
Où le temps a cessé, tout nest-il
pas présent ?
Dans limmuable sein qui contiendra nos
âmes
Ne rejoindrons-nous pas tout ce que nous
aimâmes
Au foyer qui na plus dabsents
?
Ainsi,
vers la fin de sa vie, Lamartine reste fidèle
à ses certitudes de jeunesse ; il rejoint ici
ce quil affirmait dès 1819, après
la mort de Julie Charles : le souvenir est
impérissable, il est hors du temps,
incorporé à un espace spirituel qui est
la transposition intemporelle de lespace naturel
où sest joué le drame de notre
vie. Dans Souvenir,
la 9e Méditation,
écrite en 1819, évoquant la morte
bien-aimée, il nous dit :
Cest
toi que jattends, que je vois
Dans le désert, dans le nuage ;
Londe réfléchit ton image ;
Le zéphyr mapporte ta
voix.
Si
jadmire les faux épars
Qui des nuits parsèment le voile
Je crois te voir dans chaque étoile
Qui plaît le plus à mon
regard.
Ta
jeune et brillante image
Que le regret vient embellir
Dans mon sein ne saurait vieillir :
Comme lâme, elle na point
dâge !
Pour
Lamartine, les images fixées dans le souvenir,
sont comme les pierres dattente dune
éternité qui leur redonnera vie dans la
clarté où Dieu accueille les
créatures après leur passage
terrestre.
Telle
est la richesse de la poésie lamartinienne, tel
est aussi son cheminement à travers les
imperfections, les contradictions, les remous de la
nature humaine.
Elle
est beaucoup plus que le défoulement
élégiaque dune âme sans
ressort qui sabandonne aux charmes pervers de la
mélancolie comme trop de commentateurs de
Lamartine veulent le laisser croire.
Elle
sait le tragique de la condition humaine, mais elle
entend donner à lhomme une raison de
vivre, une certitude que, malgré trop
dapparences, le monde nest pas le jouet
dune force aveugle et absurde, mais au contraire
le champ daction dune volonté
divine dont il appartient à lhomme, qui
en fait partie, dépouser
larchitecture cosmique dans la pleine
liberté de sa raison.
Cette
conception ample, généreuse, optimiste
somme toute, Lamartine la transposera dans sa doctrine
politique à laquelle il fixera pour but la
justice, la liberté, la dignité humaine
à quelque degré que son destin ait
placé lindividu ou la classe sociale. Il
poussa trop loin cette
générosité, cet optimisme et
cette confiance dans la nature humaine, ce qui le
perdit en 1848. Mais cette transposition nous vaut de
solides poèmes, harmonieux, utopiques, sans
doute, mais éloquents, et dans lesquels le
poète exprime ses convictions, ses espoirs en
un règne plus juste, plus pacifique, de la
raison humaine. Ces poèmes politiques ne sont
quune des formes de son adhésion à
la vie cosmique dont lhomme fait partie, et au
milieu de laquelle il lui appartient de créer,
pour son bonheur, des rapports
déquité, de confiance, de
dignité. Les
Révolutions,
Utopie,
la
Marseillaise de la Paix,
sont des hymnes à la raison, à la
fraternité, à la paix, des appels
à la générosité par
delà frontières et continents...
Même dans le " terrible
poème ", la
Chute dun Ange,
Lamartine livre toute sa philosophie politique dans ce
quil nomme les " fragments du livre
primitif " quil présente comme une
sorte de code proposé par Dieu aux hommes lors
de la création du monde, et depuis
oublié.
Et
dans le drame de Toussaint
Louverture,
il proclame par la voix de lun des personnages,
un moine, le Père Antoine, sa condamnation de
tout racisme, et lindivisibilité de la
dignité humaine :
...
Je sers un autre maître
Qui ne connaît ni blancs, ni noirs, ni
nations,
Qui sindigne là-haut de ces
distinctions,
Qui dun égal amour dans sa grandeur
embrasse
Tous ceux quil anima du souffle de sa
grâce...
Dans
Jocelyn,
quand meurt le " pauvre colporteur " et que
le village refuse dassurer la sépulture
de ce " juif venu on ne sait
doù ", de cet " ennemi du Dieu
que notre terre adore ", Jocelyn
accourt, :
Je
fis honte aux chrétiens de leur dureté
dâme
Et rougissant pour eux, pour quon
lensevelît :
" Allez dis-je et prenez les planches de mon
lit ".
A
tout prendre, luvre demeurée
vivante est digne, chez Lamartine, de lhomme
quil fut, lui qui assuma toutes les vicissitudes
de lhumaine destinée : gloire,
deuils, enthousiasmes, désillusions,
dégoûts, échecs, sarcasmes des
médiocres, oubli, résignation. Et il est
en dépit de tout, une des plus belles figures
de notre littérature et de notre
histoire.
Il
reste à éclairer un autre
mystère : celui de la magie verbale ;
trouver comment les plus belles poésies de
Lamartine acquièrent cette puissance
denvoûtement qui subjuguent
lauditeur un tant soit peu sensible à la
musique des mots.
Cette
réussite réside, bien sûr, dans
ladéquation parfaite du langage et de
linspiration, car le travail le plus
poussé du langage narrivera jamais
à capter ladhésion du lecteur si
la source psychologique du poème est
étriquée et indigente - tout comme
linspiration la plus jaillissante, la plus
abondante, la plus généreuse, ne
trouvera pas la voie dune communication
chaleureuse si, à sa valeur propre ne
sassocient pas étroitement les
sortilèges dun langage poétique
rayonnant.
Chez
Lamartine les pouvoirs de la musique verbale sont
souverains. Des strophes comme celle-ci, dans
Le
lac,
sont un enchantement pour loreille comme pour
limagination :
Un
soir, ten souvient-il, nous voguions en
silence.
On nentendait au loin, sur londe et sous
les cieux
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.
Il
ny a pourtant que des mots tirés du
vocabulaire le plus commun, mais le rythme, les
accords de sonorités, sourdes ou brillantes,
sont tels quon peut vraiment parler de musique.
On ne saurait changer la place dun seul de ces
mots sans que lincantation ne soit
détruite, et il semble que ces vers ont jailli
spontanément et tels que nous les lisons de
linspiration du poète.
Or,
nous savons par le manuscrit original quil
nen est rien. Lamartine commence ainsi, tout
dabord :
Une
nuit, cétait
lheure....
Insatisfait,
il abandonne, et plus bas il
recommence :
Un
soir, ten souvient-il ? Un soir
le....
Le
premier hémistiche est bon, le début du
second ne conduit à rien ; Lamartine
biffe, puis il trouve le vers
définitif :
Un
soir, ten souvient-il, nous voguions en
silence
Il
commence le vers suivant :
Sur
les flots...
mais
la formule est plate. Il raye et
reprend :
Sur
le sein de tes flots par la lune
argentés
et
il poursuit
Au
seul bruit des rameurs qui frappaient en
cadence
Mais
les mots au seul bruit ne le satisfont
pas ; il barre et trouve enfin la formule
définitive :
Que
le bruit des rameurs...
Et
les mots lui viennent pour finir la
strophe :
Tes
flots harmonieux
Mais
alors le second vers, qui était,
rappelons-le :
Sur
le sein de tes flots par la lune
argentés
ne
convient plus à la nouvelle construction et de
plus il y a une inadmissible répétition.
Il le remplace donc par un nouveau vers, qui a de plus
lavantage de prendre son autonomie par rapport
au vers précédent et de séparer
un souvenir daction (nous voguions) dun
souvenir détat, plus passif (ce
quon entendait)
on
nentendait dans lair et sous les
cieux...
Le
poète lit lensemble, il
a :
Un
soir, ten souvient-il, nous voguions en
silence.
On nentendait dans lair, sur londe
et sous les cieux
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.
La
musique est presque parfaite, mais il reste ces mots
" dans lair " qui sont une formule
trop terre-à-terre et trop conforme à
une évidence assez puérile :
où ailleurs que dans lair aurait-on pu
entendre ? Dautre part la dentale de
dans est dure et rompt londulation
caressante du vers qui veut précisément
évoquer la paix dune nuit
privilégiée, et cela dautant plus
que malheureusement elle est une redondance de deux
sons voisins dait et dans, ce qui tue
littéralement lharmonie du vers.
Lamartine raye donc ce malheureux " dans
lair " et le remplace par " au
loin ", qui introduit lespace, un
espace imprécis et que limagination peut
amplifier à son gré jusquà
linfini et qui glisse sur une consonne
mouillée toute de douceur entre deux voyelles
sourdes.
Pour
ces quatre vers, on assiste donc à tout un
travail du poète pour faire
" coller " le plus étroitement
possible le temps, les sons et le
pouvoir évocateur des mots dans leur
accord avec la couleur psychologique du souvenir et
son retentissement profond dans la mémoire et
dans le cur.
Bien
quil ait eu une très grande
facilité de versification, ce qui la
desservi quand il lui fallait produire vite des
recueils promis à lavance contre
espèces à ses éditeurs, Lamartine
a travaillé beaucoup plus quon ne le
croit ses poèmes les plus
réussis.
Pour
terminer nous tenterons danalyser les
éléments composant lun de ces
poèmes des Méditations,
médités et travaillés avec une
application que leur simplicité apparente ne
laisse guère deviner.
Prenons
le thème de lAUTOMNE.
Ce
thème cest la mélancolie
dune âme de laquelle toute
espérance de bonheur a fui après le
deuil qui la frappée et dans la solitude
où elle se trouve.
Conçu
globalement et instinctivement, ce sentiment cherche
ensuite et trouve son expression verbale par le
jeu de la musique du vers qui apporte son support et
son atmosphère à lenvol de
limagination, en association avec la force
évocatrice dimages simples mais bien
accordées à la tonalité
générale du sentiment.
Essayons
den analyser le rythme, au moins celui de la
première strophe.
Salut,/
bois couronnés dune reste de
verdure/
Feuillages jaunissants sous les gazons
épars/
Salut,/ derniers beaux jours/ le deuil de la
nature
Convient à ma douleur et plaît à
mes regards.
Le
rythme interne de la strophe sétablit sur
des coupes intervenant à des syllabes paires,
ce qui assure un déroulement sans heurts, comme
des vagues qui senchaînent, mais selon des
durées variées qui évitent la
monotonie et la platitude.
On
a : 2/20/12/2/4/18.
La
plus longue période exprime le constat
douloureux qui est plus un état
quun mouvement, et qui, comme tel, a la
durée. Il y a ainsi correspondance
étroite entre la forme et le fonds.
Mais
le rythme nest pas tout : sy
associent des sonorités dans les mots
soigneusement dosées : dominantes
assourdies des sons OU, EU, ON, AN, ponctuées
de quelques voyelles plus vibrantes : A, E, U,
appuyées sur des consonnes douces qui,
néanmoins, assurent avec délicatesse la
fermeté du rythme en donnant une charpente
à la mélodie du vers.
La
prosodie lamartinienne est évidemment
très différente de la prosodie moderne.
Elle est une recherche à la fois sentimentale
et musicale où linstinct joue le premier
rôle. Lamartine travaille sur un premier jet du
poème, parfois, comme ici, ainsi que la
monté une étude des manuscrits de
jeunesse du poète, sur des essais
abandonnés, adaptés, corrigés
où la spontanéité navait
pas réussi à trouver
demblée un accent qui satisfasse le
poète. Celui-ci travaille ensuite ce premier
état pour en améliorer la musique et
obtenir la parfaite adéquation au sentiment
quil cherche.
Cest
ce que Sainte-Beuve avait exprimé
lorsquil définissait ainsi
Lamartine : " Lamartine ignorant qui ne sait
que son âme ".
Le
rayonnement poétique naît de la
musicalité du vers accordée à
lexpressivité directe du
vocabulaire ; doù limpression
dun épanchement spontané, et
doù, avec une réception directe du
message en clair, la perception de multiples
radiations qui viennent enrichir le sens vulgaire et
prosaïque des mots, grâce à la
musique des vers, et aux images qui lui sont
associées. Nous comprenons bien les mots, mais
en même temps, ils nous touchent au plus vif du
cur et de lesprit par le pouvoir
quils prennent de pénétrer dans
les zones les plus intimes et les plus
mystérieuses de notre
sensibilité.
La
poésie moderne est beaucoup plus
intellectuelle, plus hermétique, plus
volontariste dans ses effets. Le vocabulaire
nest pas le serviteur du poète de la
même façon : la poète voit en
premier lieu le traitement quil doit infliger
à ce vocabulaire pour y faire sourdre ce
quil entend par poésie, aussi le
langage devient-il pour le profane plus ardu, plus
différent du langage courant, parfois
déroutant comme un langage
codé...
Alors
que Lamartine, et les lyriques du XIXe siècle
romantique, perçoivent dabord la
poésie dans linformulé du
sentiment et demandent ensuite seulement au
langage de donner forme communicable à autrui,
à ce sentiment ressenti comme une vague
incoercible montant du plus profond de leur
être, beaucoup de poètes actuels
demandent directement à limage à
laquelle ils asservissent le langage,
lexpression de leur ego.
Un
poème comme cette courte pièce
dEluard fera comprendre la mutation.
Impatience
violence arbre déraciné
Flèche devant loiseau les ailes
arrachées
Les ailes arrachées la terre au fond de
leau
Traîne comme mes mains amoureuses et
pâles
La boue au fond de leau la vase nuageuse
La substance évidente dont je sortirai
Dont je méchapperai car jimpose
lespace
Ce mur en tous sens qui compose ma mort
Ce jour fuyant des jours éternels ma
demeure.
Dans
la forme dabord, plus du respect de la syntaxe
classique et rigoureuse ; plus de
ponctuation ; plus de rimes. Dans la
volonté ensuite dun halo autour des mots
rendus porteurs dune symbolique
ésotérique, cest-à-dire non
directement explicite. Le lecteur moyen est beaucoup
plus désorienté, bien que subsiste une
musique, un rythme, une combinaison de mots et des
images quils portent, qui donnent à
lensemble son rayonnement proprement
poétique et sa charge
émotionnelle.
Cette
conception moderniste de la poésie a fait
considérer comme obsolète la
poésie de Lamartine. Une présentation du
poète dans la dernière édition de
la grande encyclopédie Larousse comporte cette
phrase :
" Devant
ses aberrations de style et son dédain de la
discipline formelle, notre époque,
habituée à dautres
expériences de communication poétique,
se demande si Lamartine a bien été un
poète... "
Ce
jugement paraît révélateur de la
sécheresse du sentiment poétique chez
les tenants de ce quils appellent " la
modernité ", et du glissement de la
conception de la création poétique vers
un primat de la forme qui, intellectualisée
à lextrÍme, a
détourné le public des
poètes.
Pourtant
un Lamartine na rien à craindre dun
oubli de la postérité.